MOST Ethno-Net publication: Africa at Crossroads

MOST ETHNO-NET AFRICA PUBLICATIONS

Africa at Crossroads: Complex Political Emergencies in the 21st Century,

UNESCO / ENA, 2001

 
Clientélisme et Ethnicité dans le Jeu Politique:
Réflexions sur quelques Mouvements Thuriféraires au Cameroun

Antoine Socpa 
ICASSRT / PAAA

P.O. Box 8119 Yaoundé

E-mail: asocpa@yahoo.com

Résumé
Cette réflexion discute des relations entre le pouvoir politique et les mouvements pseudo-politiques dans l'Etat africain post-colonial. Nos développements portent sur une étude comparée de trois types de mouvements de culte de la personnalité au Cameroun. Malgré leur appropriation égoïste de l'Etat, les membres du groupe ethnique dont sont originaires les membres de la classe dirigeante n'endurent pas moins les conditions de misère. Paradoxalement, un tel supplice ne les dispense guère d'un soutien politique à "l'enfant du village" lorsque le pouvoir auquel ils s'identifient est menacé. Par ailleurs, les membres des autres groupes ethniques dont l'accès aux privilèges de l'Etat n'est pas évident inventent des stratégies d'entrée dans le cercle restreint du pouvoir à partir d'une position extérieure. Au total, la constitution des réseaux de clientèle et l'appel ethnique apparaissent comme deux trajectoires fondamentales dans l'accès au pouvoir politique aussi bien sous le régime du parti unique que de celui du multipartisme.

Introduction
Dans un environnement socio-politique africain dominé par le primat du clientélisme, les populations, face aux partis politiques, ne disposent plus que de deux possibilités: se faire "engraisser" par les politiciens qui sollicitent leurs suffrages ou adhérer à un parti politique sur la base de l'affiliation ethnique en faisant bien fi de son fondement idéologique. Une telle situation est largement caractéristique des rapports entre l'électorat africain et les partis politiques dans le contexte actuel de multipartisme.

L'expérience des développements politiques (électoraux) récents dans nombre de pays africains montre en effet que le choix idéologique sur la base du programme d'action d'un parti politique ou le droit de rester à l'écart de toute idéologie partisane, pour autant qu'ils soient des principes dits universels de la démocratie semblent bien loin, sinon simplement étrangers à la pratique de la démocratie version tropicale. Mais le recours au clientélisme comme stratégie attitrée de socialisation idéologique est bien antérieur à la période du multipartisme des années 90. Déjà, à l'ombre des partis uniques, les pouvoirs politiques avaient, des décennies durant, enracinés leurs tentacules dans des réseaux ethniques, religieux, économiques, amicaux, mafieux et même sectaires. L'"Etat clientéliste" dont parle Bayart (1995: 139-282) devait et doit encore sa protection et sa reproduction à la capacité de sécurisation qu'offrent des réseaux dans une espèce de "forêt factionnelle" (Bayart 1989: 261).
Une telle permanence dans les comportements de l'Etat et de sa clientèle entre la période du parti unique et celle du multipartisme ne semble pas unilinéaire. Autrement dit, la constitution des réseaux clientélistes emprunte des trajectoires différentes qu'il importe de mieux circonscrire si l'on veut bien comprendre les rapports entre l'Etat et la société électorale africaine dans un contexte de compétition politique et de re-émergence des particularismes ethniques. Même au temps du parti unique (1966-1990), on ne peut dire avec
précision qu'il existait une communion parfaite les populations (sans distinction d'origine sociale, religieuse, ethnique ou géographique) et les hommes politiques et que celles-ci, à la manière des "moutons de Panurge" (cf. La légende biblique) suivaient bêtement le "père de la nation ". Une reconstitution des itinéraires de la quête et de la distribution de la rente depuis la période du parti unique à celle du multipartisme peut aider à mieux comprendre et analyser les rapports entre le pouvoir, la rente et l'ethnicité en Afrique.

Cette réflexion consacrée à l'exemple du Cameroun tente d'analyser et de comparer les rapports entre le pouvoir politique, l'accès à la rente et la variable ethnique à partir de quelques études de cas: les messages que véhiculent les chansons bikut-si du groupe ethnique béti dont le chef de l'Etat est l'un des dignes fils, les activités des associations "apolitiques" dénommées CRATRE (Cercle de Réflexion et d'Action pour le Triomphe du Renouveau) et "Jeunesse du PRESBY" (Jeunesse du président Paul Biya). Ces trois groupes représentent à la fois trois couches de la société camerounaise (les femmes rurales, les élites urbaines et les jeunes) mais aussi et surtout deux différentes composantes majeures du puzzle ethnique camerounais à savoir les Béti et les Bamiléké. La question est de savoir à quelle mesure l'affiliation ethnique avec le pouvoir politique permet l'accès à la rente et comment les groupes ethniques non prioritaires parviennent à se frayer une place dans les circuits de distribution de la rente. Notre démarche consiste à présenter les trois mouvements et ensuite à comparer les trajectoires du chevauchement entre clientélisme et ethnicité dans l'espace politique camerounais.

LA JEUNESSE DU PRESBY
Le 06 novembre 1996, le chef de l'Etat camerounais et ses partisans célèbrent comme d'habitude l'anniversaire de son accession à la magistrature suprême. Alors que les marches de soutien organisées à cette occasion convergent vers le boulevard du 20 mai - lieu principal des festivités-, un groupe de jeunes gens s'identifiant comme membres d'une association baptisée "Jeunesse du PRESBY" (entendez Jeunesse du Président Biya) prennent plutôt la direction du palais présidentiel en scandant des slogans thuriféraires et en fredonnant quelques couplets des chansons de louanges en l'honneur du Chef de l'Etat: "Paul Biya, Paul Biya; Paul Biya, notre président; Paul Biya, va de l'avant; Paul Biya chaud gars".

Ces marcheurs ont un double objectif: souhaiter un joyeux anniversaire à leur idole et faire connaître la jeune association du grand public. Mais la marche bien qu'organisée en l'honneur du Chef de l'Etat, n'en reste pas moins 'illégale' car n'ayant reçu aucune autorisation comme le prescrit les textes en vigueur. Alertées, les forces de l'ordre sont visiblement pris au dépourvu. Elles se demandent s'il faut oui ou non disperser cette marche non autorisée en l'honneur du "Patron" (chef de l'Etat). Par mesure de prudence, le dispositif répressif (garde présidentielle, détachements de la gendarmerie et de la police armés de fusils, des matraques, des bouteilles de gaz lacrymogènes) est mis rapidement en place et veille. La présence discrète des célèbres camions "mami water '" complète ce léger dispositif de circonstance dont les éléments sont sélectionnés à la hâte dans le parc bien garni des engins de la mort du citoyen opposant.

Les paroles mielleuses dites à travers les chansons et les messages de soutien écrits sur les pancartes de fortunes (morceaux de cartons, de feuilles de contre-plaqué, ardoises et cartables) permettent aux jeunes apprentis thuriféraires de franchir non sans quelques formalités de sécurité d'usage les portes du palais présidentiel. Après quelques minutes d'attente, ils sont reçus par le Chef de l'Etat en personne, en compagnie de sa famille. Un léger bain de foule s'en suit et la cérémonie (peut-être) improvisée s'achève dans un culte à Bacchus: la bière coule à flots. Les "Jeunes du Président" retournent en rangs dispersés, bouteilles de bières dans les mains et sous les aisselles pour nombre d'entre eux. Quelques jours plus tard, une délégation du PRESBY sera l'hôte du Directeur Général de la Cameroon Radio Television (CRTV). Celui-ci les recommandera à ses journalistes pour un entretien diffusé dans Actualités Hebdo, une émission à succès.

La naissance subite du PRESBY et le choix d'une date symbolique pour lancer ses activités fut pendant plusieurs jours un sujet fécond de débats. La nouvelle association qui venait d'inscrire son nom dans le registre des mouvements individuels et collectifs de culte de personnalité suscita à la fois des sentiments de jalousie, de rancœur et d'envie. L'entretien accordé par ses représentants à la CRTV n'était pas suffisant pour clarifier les objectifs réels et les intentions de ce mouvement dit apolitique. Pour défendre le caractère apolitique de leur association, les "Jeunes du Président" déclaraient soutenir l'homme: M. Paul Biya. Mais dans quelle mesure ce citoyen aurait-il bénéficié de ce soutien sans son statut politique? Le soutien à un homme incarnant un statut politique n'est-il pas finalement le soutien à l'homme politique - et même à sa politique? Cet imbroglio entretenu entre le soutien à l'"homme-président" et à l'homme politique (leader d'un parti politique: le RDPC), permettait à la jeune association d'éviter une friction avec l'Organisation de la Jeunesse du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (OJRDPC). De même, elle permettait de légitimer juridiquement l'existence même de l'association qui ne pouvait être en principe recevoir l'agrément d'exercer ses activités que si elle est apolitique . Malgré ce petit jeu de cache-cache, les jeunes de l'OJRDPC n'appréciaient guère la création du PRESBY, qui à leurs yeux, risquait de ravir la vedette aux yeux du Président du parti.

L'une des questions que pose la naissance de cette association n'est pas tant ses objectifs, mais l'appartenance ethnique de ses membres. Cette question nous semble d'une importance capitale dans un contexte où le référent "ethnique" est devenue une variable lourde dans le fait politique . L'absence des statistiques des membres de cette association n'empêche pas d'affirmer qu'elle est à majorité composée des Béti. Certes, y jouent le rôle de figurant les rejetons des autres groupes ethniques (bamiléké, duala, bassa'a, bakweri, peul, etc.) priés de s'associer pour donner à cette association une dimension nationale et multi-ethniques. L'hypothèse du lobby ethnique béti refait surface lorsqu'on prend en considération l'origine des membres du bureau du Presby dont les ¾ appartiennent à l'ethnie béti en général et au sous-groupe tribal boulu dont est originaire le chef de l'Etat.

Une étude du profil socio-éducatif des membres du Presby permet de distinguer au moins trois sous groupes: les étudiants régulièrement inscrits dans une faculté ou dans une école professionnelle, les sans emplois dans le secteur moderne, mais qui exercent des métiers de la rue (Kengne Fodouop 1991) (ce groupe comprend un nombre important d'individus diplômés ou non du système scolaire et universitaire camerounais) et les anciens étudiants diplômés ou non qui, contrairement au second groupe, errent dans et autour du campus, sans qu'on ne puisse savoir ce qu'ils font exactement. Mais l'expérience montre que ce dernier sous-groupe est un réservoir des "milices" ethnico-politiques qui font régner la peur sur les campus universitaires camerounais: ils s'organisent très rapidement en d'étranges mouvements dont la seule évocation des noms extraits du dictionnaire de la violence inspirent la peur et poussent parfois les "grévistes" à l'inaction ou à l'invention des contres stratégies d'action. Pendant les moments de grève estudiantine des années 1990-1992, le vocabulaire du campus s'était en effet enrichit de nouveaux noms: "autodéfense", "action directe", "commando bêta", "parlement estudiantin", etc. (voir Collectif C3 1992). La polarisation des débats autour de l'appartenance ethnique n'a épargné l'université qui est devenue le baromètre de la vie politique et des combats idéologiques; chaque groupe chapelle politique voulant s'approprier le soutien de la jeunesse universitaire. L'activisme des différents mouvements de soutien ou de contre-pouvoir font désormais de l'université camerounaise le baromètre de la vie politique.

Au regard des éléments qui précèdent, cette association se présente comme une coalition des "jeunes du village" pour supporter le grand frère, le père, bref l'élite du village. Le soutien apporté par ces jeunes revêt un caractère purement ethnique; ce d'autant plus que ceux-ci, à l'exemple des autres jeunes camerounais sont destinés peut-être plus à affronter des situations de galère terme de leur cursus universitaire dans un contexte de crise économique et de saturation du marché du travail. Comment donc comprendre que des jeunes à l'avenir incertain, fusent-ils originaires de la même tribu que le président de la république se précipitent dans la gueule d'un "Homme-Lion" (en 1992, Paul Biya, candidat à la présidentielle, se présentait lui comme un "Homme-Lion")? Comment expliquer ce comportement apparemment irrationnel?

LE CRATRE DE L'ELITE BAMILEKE
Pendant la seconde moitié des années 80, le Cercle de Réflexion et d'Action pour le Triomphe du Renouveau (CRATRE ) fait son apparition dans le paysage politique camerounais. Il est fondé par un noyau d'élite bamiléké qui occupent des positions privilégiées dans les structures de l'Etat et de l'économie. Au niveau du pays Bamiléké, le mouvement se veut un cadre doctrinal et de propagande des idéaux de la philosophie politique de Paul Biya baptisée "Politique du Renouveau". Ses membres sont en même des cadres du parti au pouvoir, le RDPC et essayent par des actes d'évergétisme de répandre le message du renouveau en pays bamiléké. Avec l'avènement du multipartisme et l'ouverture de la compétition politique entre le RDPC et le Social Democratic Front (SDF), la tâche que se sont assignée les membres du CRATRE devient un défi d'autant plus difficile à relever que le pays Bamiléké dans son ensemble a basculé dans l'opposition. Pour maintenir leurs positions privilégiées au sein de l'appareil politico-administrative ou bénéficier d'une protection de l'Etat sur leurs entreprises, nombre de membres du CRATRE se sont livrés ces dernières années à d'indescriptibles tripotages électoraux pour faire gagner à tout prix le parti au pouvoir dans leur région natale ou pour le moins lui assurer un score de fair-play.

Le CRATRE apparaît donc comme une association des hommes d'affaires et des cadres politiques et administratifs du pays Bamiléké pour défendre leurs postes et leurs privilèges sous un régime politique béti. Cette affirmation peut paraître brutale si on ne rappelle pas que bon nombre de Béti du Cameroun pensent et croient que le pouvoir les appartient du moment où un de leur fils est à au poste stratégique de chef de l'Etat du Cameroun. Ce sentiment d'appropriation ethnique du pouvoir transparaît à travers les éclats de voix entre les Béti et les autres groupes ethniques, mais aussi à travers le Bikut-si (chanson traditionnelle béti) et dont Onguené Essono (1996: 52-61) dans une présentation et une analyse hautement intéressante nous livre les fonctions laudative et cathartique.

LES FEMMES BETI ET LA CHANSON BIKUT-SI
Dans une étude intéressante de l'usage politique de la chanson, Onguené Essono (1996: 52-61) dégage deux fonctions essentielles du Bikut-si (une chanson traditionnelle béti): la "fonction laudative" et la "fonction carthatique".

La fonction laudative
La fonction élogieuse est essentielle, car 25% des Bikut-si diffusées sont dithyrambiques. Les femmes louent leur mari ou le héros, exaltent leur beauté, vantent leur force physique ou leur virilité. En politique, l'éloge des femmes magnifie le pouvoir et celui qui les incarne... Elle [la chanson Bikut-si] sert de propagande au pouvoir. Les présidents Ahidjo et Biya ont eu droit aux Bikut-si célébrant leur action et leurs missions. Biya est même l'élu et l'envoyé de Dieu, qui mérite, selon la chanson, respect et vénération. "Papa Paul, assume ta tâche, c'est Dieu lui-même qui te l'a confiée." A travers la chanson politique, se révèle le fidèle engagement et l'indéfectible attachement au père de la Nation, membre du clan. Elle marque l'adhésion tribale à l'idéologie et à la politique du chef de l'Etat... (Onguené Essono 1996: 54-55)

La fonction cathartique
... s'ils louent leurs chefs, les Béti refusent l'idolâtrie et la torture. Comme code de la société, la chanson libère les refoulements et vide les rancœurs... Aujourd'hui, la radio diffuse les revendications et la satire que lancent les villageois qui ont intégré la notion de démocratie, c'est-à-dire la possibilité de parler sans avoir peur... on interpelle le pouvoir pour dénoncer vivement et nommément les tares sociales et leurs auteurs. Dans une mélodie funèbre et lugubre, les femmes de Nkol-Afeme se désolent et explosent:

" Paul Biya où est l'argent? Mais où est donc allé l'argent?
Le macabo se brade. Le sel vaut de l'or
Se brade le manioc alors que la viande de bœuf est intouchable
La banane se vend mal, la ville de Yaoundé est chère
Paul Biya où est l'argent? Mais où donc s'en est allé l'argent?
Qu'as-tu donc fait de l'argent? "
(Onguené Essono 1996: 55-57).

La chanson béti dont les intentions papillonnent entre le réquisitoire et le thuriféraire montre bien que l'accès aux rentes n'est pas pour autant aisé pour tous ceux qui "sont au pouvoir". Les notes comparatives ci-après essayent d'analyser les diverses logiques qui président au culte de la personnalité du chef de l'Etat dont la position stratégique fait de lui le principal propriétaire de l'Etat considéré comme une espèce d'arbre à cadeaux.

NOTES COMPARATIVES: CHEVAUCHEMENT ETHNICITE ET CLIENTELISME
L'Etat est naturellement considéré comme un "gâteau national" pour reprendre l'expression consacrée. Dans ce qui tient lieu d'un réfectoire imaginaire mais de plus en plus réel, le chef de l'Etat, jouant le rôle de maître de cérémonies, se doit de satisfaire tous les convives. Mais la redistribution des ressources de l'Etat ne se fait pas toujours de façon équitable, ce d'autant plus que les cinq doigts de la main ne sont égaux; elle tient compte des relations personnelles et amicales, des liens ethniques et des dividendes escomptés. La redistribution des ressources de l'Etat se fonde sur le sacro-saint principe du "njangui politique" [formule pidgin-english qui signifie "la politique, c'est la tontine" (voir Sindjoun 1996: 65).

L'exemple de la chanson Bikut-si confirme qu'un certain nombre d'individus d'origine ethnique béti croient que leur groupe ethnique détient une sorte de titre foncier sur l'ensemble territorial camerounais, du moins sur les structures du pouvoir. Il est en effet courant que certains membres du groupe ethnique béti disent à leurs compatriotes des autres groupes ethniques que: "Nous sommes au pouvoir... C'est nous qui gouvernons... Attendez votre tour..." De tels sentiments, largement répandus dans les couches populaires y sont certainement véhiculés par les élites. Une élite béti, Basile Emah, alors délégué du gouvernement de Yaoundé n'assurait-il pas à Paul Biya le soutien de tous les Béti en ces termes:
"Si certains vous roulent, nous, nous roulons pour vous... Nous les gens du centre-sud, nous sommes des hommes de parole, nous n'avons qu'une parole, nous vous donnons votre parole".

Répondant séance tenante à cette interpellation, le président soulignait que:
"Ce serait une dangereuse illusion que certains de nos compatriotes prétendent avoir des droits et des privilèges particuliers, notamment dans le processus de nomination à des fonctions importantes, en dehors des critères autres que leurs compétences, leur engagement au service de l'Etat et de la nation, leur loyalisme et leur fidélité à l'égard des institutions, ainsi que l'exemple qu'ils sauront montrer et répandre par leurs comportements, leur conscience professionnelle et du respect de la légalité républicaine." (voir Bandolo 1985: 130-131; voir aussi Bayart 1989: 69-71).

Toutefois, les développements constatés dans les processus d'accès aux "fonctions importantes" sont en contradiction flagrante avec ce qui semblait être une parole d'évangile. Cette tendance s'est durcie avec l'instauration du multipartisme et l'ouverture de la compétition politique. L'arithmétique ethnique et les calculs politiques, mieux que tout autre critère, président à la promotion professionnelle. D'autre part, certains passages du propos présidentiel répondent parfaitement aux lamentations des femmes béti qui à travers la chanson se plaignent de la condition difficile du Béti ordinaire. Ce n'est pas parce que tous les Béti sont du même groupe ethnique que le chef de l'Etat qu'ils doivent avoir des "droits et privilèges particuliers". La même remarque vaut pour les jeunes du PRESBY dont le mouvement avait risqué de voler en éclats quelques semaines après sa naissance. En effet, au lendemain de la publication des résultats du concours d'entrée à l'Ecole normale Supérieure (ENS) de Yaoundé, de nombreuses désaffections étaient enregistrées dans les rangs de ce mouvement. Selon nos informateurs, "le PRESBY avait envoyé sa liste pour la sélection finale mais celle-ci ne fut pas entièrement retenue. Cette liste avait même avait subi des modifications et la sélection dans cette phase se faisait sur le critère de l'appartenance ethnique." C'est en effet ce qu'estiment les candidats malheureux, originaires ou non des régions ethniques hostiles au pouvoir. Les déceptions enregistrées chez ces jeunes, comme les plaintes des femmes béti dans la chanson, permettent de circonscrire les objectifs de ce mouvement. Les "Jeunes du Presby", copiant l'exemple de leurs aînés et parents et surtout celui du CRATRE dont les membres sont assis sur des fortunes ou détiennent des parcelles de pouvoir inamovibles avaient donc imaginé qu'un culte inopiné dont le bénéficiaire en avait certainement besoin pour re-socialiser son pouvoir leur permettrait de s'octroyer une place dans cette prestigieuse école de formation. Les plus chanceux parvinrent à atteindre leurs objectifs, mais les autres qui notamment se plaignent de la double sélection semblent oublier qu'ils ne doivent pas prétendre à des "droits et privilèges particuliers".

Mais la réalité est qu'en période de compétition électorale, tous les Béti sans exception sont invités, de gré ou de force à soutenir le fils du village. Ce rappel des troupes "ethniques" qui s'observe notamment pendant les campagnes électorales rallient avec une déconcertante facilité une grande majorité des Béti. Comme un "seul homme" pour reprendre les slogans des électoraux, ils sont nombreux à suivre, à la manière des moutons de panurge, le berger du groupe ethnique. Les multiples chasses aux opposants dans les fiefs ethniques du parti au pouvoir, les promesses des scores de cent pour cent favorables aux fils du village témoignent de la réalité de cette communion ethnique. Ces populations, le temps d'une campagne électorale, oublient trop vite les misères auxquelles elles sont confrontées au quotidien et accordent à leurs fils un "soutien inconditionnel et indéfectible" pour reprendre l'expression consacrée. Onguené Essono (1996: 60) observe avec lucidité que les propos réquisitoires et élogieux "proviennent des couches sociales les plus défavorisées et les plus fidèles au pouvoir". On peut se demander à cet effet comment se fait-il que la catharsis s'accouple sans remords avec le dithyrambe? Peut-on admettre qu'une telle harmonie des contraires est tout simplement l'expression d'un geste de courtoisie du petit peuple "même devant l'inacceptable, par respect du code social" comme le relève Onguené Essono (1996: 60)? Que non !

Ce mariage entre des contraires n'est logiquement concevable que dans l'hypothèse de l'existence d'un pacte ethnique mais dont les clauses restent inconnues. L'hypothèse d'une hallucination du sujet transformé en une bête de somme de la ''chose'' évoquée par Mbembe (1996: 168) paraît plausible. Mais on peut se demander sur quoi repose une telle hallucination dont l'effet ne dure que le temps d'une campagne électorale, juste le temps pour permettre à la "chose" de se reproduire, de renaître, d'atteler et de chevaucher les sujets, mieux de les utiliser et ensuite de les jeter (comme un chiffon) dans la poubelle. Pour esquisser une réponse à l'une des questions que se pose Achille Mbembe à savoir si "le sujet a t-il conscience d'être habité par la chose démoniaque?" On peut se risquer de répondre par l'affirmative. En effet, le précieux sujet électoral donne l'impression qu'il est conscient d'être habité par le démon. Il n'est donc pas débile et son comportement n'est pas irrationnel. Ce sujet joue le jeu du pouvoir, se laisse jouer par celui-ci ou se joue de lui en fonction des intérêts divers. L'analyse de la pratique des dons électoraux dans le jeu politique montre que la mise en application d'une telle technique de campagne électorale traduit d'une part la prise de conscience par le pouvoir de son impopularité; et d'autre part les tendances de déconnexion idéologique des groupes qui lui étaient restés jusque là fidèles et qui assuraient la base sociale du pouvoir. L'expérience des dernières élections de 1996 (municipales) et 1997 (législatives et présidentielle) montre que les zones cibles de distribution des cadeaux à l'électorat ne sont pas uniquement dans les fiefs dits de l'opposition, mais aussi en fiefs dits naturels du parti du chef de l'Etat. Mais toutes les vaches engraissées ne produisent pas la même quantité de lait comme le montrent les résultats non artificiels des consultations électorales. En général, la tendance est au respect strict des alliances ethniques.

L'apparente contradiction entre la situation précaire des thuriféraires et leur choix politique atteste que le culte de la personnalité sur une base ethnique garde sa vitalité même si le groupe tribal en question ne reçoit pas à part égale (ou même rien du tout) le prix à payer pour ses loyaux services. Le passage du discours dithyrambique à celui de l'idolâtrie est certes l'expression d'une frustration; mais celle-ci n'est jamais assez forte pour remettre en question l'attachement ethnique entre un leader politique et les membres de son groupe social d'origine. Par exemple, pendant la campagne électorale d'octobre 1992 pour les présidentielles, deux étudiants discutaient des choix judicieux à faire; en fonction de leur piètre condition. Le premier reconnaissait que le président sortant n'avait pas réussi son mandat et que la situation économique du pays n'était pas bonne. Mais cela ne l'empêchait pas de voter pour ce candidat (qui était membre de son groupe ethnique) en dépit du fait qu'il était lui-même victime comme ses camarades étudiants en général de la mauvaise situation économique. Il expliquait après coup que le candidat sortant était le meilleur risque... les autres candidats, selon lui, n'avaient pas d'expérience... et il ne les connaissait pas... Un tel raisonnement peut comporter une part de vérité si on fait abstraction de l'appartenance ethnique commune entre cet électeur et le candidat sortant.

A l'opposé de l'attitude des "Jeunes du Presby" et des femmes béti à travers leur bikut-si qui repose sur un échafaudage purement ethnique, le comportement des membres du CRATRE s'inscrit dans le registre du clientélisme. Il nous permet de voir comment des groupes ethniques "étrangers" à celui au pouvoir peuvent accéder à la rente. Le comportement des membres du CRATRE, pris individuellement et collectivement, relève du "griotisme" (néologisme utilisé pour qualifier l'activité du griot). Le citoyen "griot" pour reprendre l'expression à la mode au Cameroun chante les vertus de son maître. Il le fait en échange de quelque chose promise ou à espérer. Le "griot" est un "flatteur" et il vit ou espère vivre aux dépens de celui dont il chante les louanges. Le phénomène du culte de personnalité, plus connue au Cameroun sous le nom de "griotisme" remonte au temps du parti unique. Il a été observé ailleurs en Afrique.

Depuis les années 60, les "motions de soutien" et le spectacle quotidien des élites en tournée culturelle dans leur village étaient des pratiques un peu marginales sous le règne du président Ahidjo. Ces tactiques de culte de la personnalité furent certes utilisées, mais avec peu d'emphase comparativement aux rhapsodies mobutiste (Zaïre) et éyadémistique (Togo) à en croire Comi Toulabor (1993:277-293). En général, les mouvements organisés de culte de la personnalité des chefs d'Etat reposent sur des fondements clientélistes de nature politique, administrative, professionnelle et économique Un groupe de clients se constitue autour d'une personnalité politique, le courtise et vit des dividendes du soutien qu'elle lui accorde. Au Cameroun, on a par exemple observé pendant la période du parti unique que les "motions de soutien" aux présidents Ahmadou Ahidjo et Paul Biya provenaient de toutes les régions du Cameroun et non pas uniquement de celles d'où étaient originaires des personnalités politiques. Toutes les composantes de la société, sans distinction d'origine ethnique, de sexe et même de race participaient donc à ce culte.
Depuis l'instauration du multipartisme en 1990, on remarque une ethnicisation progressive des mouvements de culte de la personnalité politique. Dans les fiefs ethniques du chef de l'Etat, l'action courtisane n'est pas nécessairement déterminée par l'attente d'un dividende, mais par une sorte de pacte ethnique dont les clauses restent difficiles à déterminer. Les repères d'un tel comportement sont repérables dans l'action de la "Jeunesse du Presby" et des femmes béti. On assiste aussi à l'émergence des mouvements indépendants collectifs et individuels de culte de la valeur et des vertus du prince: tel groupe d'élite prend sur elle la responsabilité d'envoyer au nom des populations de leur contrée une motion de soutien au chef de l'Etat, tel ministre ou administrateur fait tout son possible pour citer le chef de l'Etat dans son discours, tel universitaire prend sa plume pour écrire un livre ou des poèmes vantant les mérites du prince... un ministre d'origine ethnique bamiléké pleure à chaudes larmes et se roule par terre à la morgue du Centre Hospitalier Universitaire de Yaoundé à l'occasion de la levée de corps de la dépouille d'un proche du couple présidentiel, etc.

CONCLUSION
En somme, le contexte du multipartisme et l'émergence de nouveaux hommes politiques a pour effet d'éparpiller le capital de soutien populaire jusque là réservé au seul chef de l'Etat. C'est pourquoi la recomposition actuelle du phénomène de culte de la personnalité emprunte des trajectoires distinctes tantôt ethniques ou régionaux, tantôt "alimentaires" ou clientélistes. En réalité, l'espace idéologique du parti au pouvoir apparaît de plus en plus encombré comme cadre de culte à la personnalité du chef de l'Etat. Le fait que les motions de soutien et autres actes d'allégeance empruntent le circuit administratif hiérarchique amène les thuriféraires à plus de pragmatisme. Plus question de passer par un intermédiaire pour faire croire au prince qu'on l'aime et qu'on est "derrière lui". Une telle ingéniosité permet aux jeunes universitaires facilement confondables et souvent accusés de prêter soutien aux opposants franchissent sans prendre rendez vous les portes du palais et extirpent même le prince de ses appartements. De même, à travers la chanson, les femmes béti et les autres artistes espèrent atteindre directement le chef de l'Etat. Le fait de l'interpeller directement le pousse (dans l'espoir qu'il dispose du temps pour cela) certainement à écouter cette musique au double langage, mais puissamment élogieuse. Enfin, que le chef de l'Etat, à l'occasion d'une visite pour cause de campagne électorale (octobre 1992) en pays bamiléké soit invité à dîner par les membres du CRATRE dans une résidence privé, voilà autant d'actes qui donnent une occasion unique de communier directement avec le "christ" (au Togo, le président Eyadema est comparé au Christ) en chair et en os. Les études de cas considérés dans cette réflexion montrent que l'émergence et le dynamisme des mouvements de culte de la personnalité participent d'un souci d'atteindre sans détours l'autocrate (Mbembe 1996: 143-170) africain et de cueillir directement le miel de la ruche.

REFERENCES

Bandolo, Henri (1985)
La flamme et la fumée, Yaoundé. Sopecam.

Bayart, Jean François (1989)
L'Etat en Afrique. La politique du ventre. Paris, Fayard.

Kengne Fodouop (1991)
Les petits métiers de la rue et l'emploi au Cameroun. L'exemple de Yaoundé. Yaoundé, Sopecam

Mbembe, Achille (1996)
"La "chose" et ses doubles dans la caricature camerounaise" In Cahiers d'Etudes Africaines, 141-142, XXXVI-1-2, 1996, pp. 143-170.

Nkwi Paul Nchoji & Socpa, Antoine (1997)
"Ethnicity and Party Politics. The Politics of Divide and Rule" in Nkwi Paul Nchoji & F. Nyamnjoh (eds.) Regional Balance and National Integration in Cameroon.ASC/ICASSRT, Yaoundé, pp. 138-149.

Onguené Essono (1996)
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Sindjoun Luc (1996)
"Le champ social camerounais: désordre inventif, mythes simplificateurs et stabilité hégémonique de l'Etat". In Politique Africaine, 64, Juin 1996, pp. 57-67.

Toulabor, Comi (1993)
"Le culte Eyadéma au Togo". In Jean François Bayart (Ed.) Religion et modernité politique en Afrique noire. Dieu pour tous et checun pour soi. Paris, Karthala, pp. 277-297.


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