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Clientélisme
et Ethnicité dans le Jeu Politique:
Réflexions sur quelques Mouvements Thuriféraires au Cameroun
Antoine
Socpa
ICASSRT / PAAA
P.O. Box 8119 Yaoundé
E-mail: asocpa@yahoo.com
Résumé
Cette réflexion discute des relations entre le pouvoir politique
et les mouvements pseudo-politiques dans l'Etat africain post-colonial.
Nos développements portent sur une étude comparée
de trois types de mouvements de culte de la personnalité au Cameroun.
Malgré leur appropriation égoïste de l'Etat, les membres
du groupe ethnique dont sont originaires les membres de la classe dirigeante
n'endurent pas moins les conditions de misère. Paradoxalement,
un tel supplice ne les dispense guère d'un soutien politique à
"l'enfant du village" lorsque le pouvoir auquel ils s'identifient
est menacé. Par ailleurs, les membres des autres groupes ethniques
dont l'accès aux privilèges de l'Etat n'est pas évident
inventent des stratégies d'entrée dans le cercle restreint
du pouvoir à partir d'une position extérieure. Au total,
la constitution des réseaux de clientèle et l'appel ethnique
apparaissent comme deux trajectoires fondamentales dans l'accès
au pouvoir politique aussi bien sous le régime du parti unique
que de celui du multipartisme.
Introduction
Dans un environnement socio-politique africain dominé par le primat
du clientélisme, les populations, face aux partis politiques, ne
disposent plus que de deux possibilités: se faire "engraisser"
par les politiciens qui sollicitent leurs suffrages ou adhérer
à un parti politique sur la base de l'affiliation ethnique en faisant
bien fi de son fondement idéologique. Une telle situation est largement
caractéristique des rapports entre l'électorat africain
et les partis politiques dans le contexte actuel de multipartisme.
L'expérience des développements politiques (électoraux)
récents dans nombre de pays africains montre en effet que le choix
idéologique sur la base du programme d'action d'un parti politique
ou le droit de rester à l'écart de toute idéologie
partisane, pour autant qu'ils soient des principes dits universels de
la démocratie semblent bien loin, sinon simplement étrangers
à la pratique de la démocratie version tropicale. Mais le
recours au clientélisme comme stratégie attitrée
de socialisation idéologique est bien antérieur à
la période du multipartisme des années 90. Déjà,
à l'ombre des partis uniques, les pouvoirs politiques avaient,
des décennies durant, enracinés leurs tentacules dans des
réseaux ethniques, religieux, économiques, amicaux, mafieux
et même sectaires. L'"Etat clientéliste" dont parle
Bayart (1995: 139-282) devait et doit encore sa protection et sa reproduction
à la capacité de sécurisation qu'offrent des réseaux
dans une espèce de "forêt factionnelle" (Bayart
1989: 261).
Une telle permanence dans les comportements de l'Etat et de sa clientèle
entre la période du parti unique et celle du multipartisme ne semble
pas unilinéaire. Autrement dit, la constitution des réseaux
clientélistes emprunte des trajectoires différentes qu'il
importe de mieux circonscrire si l'on veut bien comprendre les rapports
entre l'Etat et la société électorale africaine dans
un contexte de compétition politique et de re-émergence
des particularismes ethniques. Même au temps du parti unique (1966-1990),
on ne peut dire avec précision
qu'il existait une communion parfaite les populations (sans distinction
d'origine sociale, religieuse, ethnique ou géographique) et les
hommes politiques et que celles-ci, à la manière des "moutons
de Panurge" (cf. La légende biblique) suivaient bêtement
le "père de la nation ". Une reconstitution des itinéraires
de la quête et de la distribution de la rente depuis la période
du parti unique à celle du multipartisme peut aider à mieux
comprendre et analyser les rapports entre le pouvoir, la rente et l'ethnicité
en Afrique.
Cette réflexion consacrée à l'exemple du Cameroun
tente d'analyser et de comparer les rapports entre le pouvoir politique,
l'accès à la rente et la variable ethnique à partir
de quelques études de cas: les messages que véhiculent les
chansons bikut-si du groupe ethnique béti dont le chef de l'Etat
est l'un des dignes fils, les activités des associations "apolitiques"
dénommées CRATRE (Cercle de Réflexion et d'Action
pour le Triomphe du Renouveau) et "Jeunesse du PRESBY" (Jeunesse
du président Paul Biya). Ces trois groupes représentent
à la fois trois couches de la société camerounaise
(les femmes rurales, les élites urbaines et les jeunes) mais aussi
et surtout deux différentes composantes majeures du puzzle ethnique
camerounais à savoir les Béti et les Bamiléké.
La question est de savoir à quelle mesure l'affiliation ethnique
avec le pouvoir politique permet l'accès à la rente et comment
les groupes ethniques non prioritaires parviennent à se frayer
une place dans les circuits de distribution de la rente. Notre démarche
consiste à présenter les trois mouvements et ensuite à
comparer les trajectoires du chevauchement entre clientélisme et
ethnicité dans l'espace politique camerounais.
LA JEUNESSE
DU PRESBY
Le 06 novembre 1996, le chef de l'Etat camerounais et ses partisans célèbrent
comme d'habitude l'anniversaire de son accession à la magistrature
suprême. Alors que les marches de soutien organisées à
cette occasion convergent vers le boulevard du 20 mai - lieu principal
des festivités-, un groupe de jeunes gens s'identifiant comme membres
d'une association baptisée "Jeunesse du PRESBY" (entendez
Jeunesse du Président Biya) prennent plutôt la direction
du palais présidentiel en scandant des slogans thuriféraires
et en fredonnant quelques couplets des chansons de louanges en l'honneur
du Chef de l'Etat: "Paul Biya, Paul Biya; Paul Biya, notre président;
Paul Biya, va de l'avant; Paul Biya chaud gars".
Ces marcheurs ont un double objectif: souhaiter un joyeux anniversaire
à leur idole et faire connaître la jeune association du grand
public. Mais la marche bien qu'organisée en l'honneur du Chef de
l'Etat, n'en reste pas moins 'illégale' car n'ayant reçu
aucune autorisation comme le prescrit les textes en vigueur. Alertées,
les forces de l'ordre sont visiblement pris au dépourvu. Elles
se demandent s'il faut oui ou non disperser cette marche non autorisée
en l'honneur du "Patron" (chef de l'Etat). Par mesure de prudence,
le dispositif répressif (garde présidentielle, détachements
de la gendarmerie et de la police armés de fusils, des matraques,
des bouteilles de gaz lacrymogènes) est mis rapidement en place
et veille. La présence discrète des célèbres
camions "mami water '" complète ce léger dispositif
de circonstance dont les éléments sont sélectionnés
à la hâte dans le parc bien garni des engins de la mort du
citoyen opposant.
Les paroles mielleuses dites à travers les chansons et les messages
de soutien écrits sur les pancartes de fortunes (morceaux de cartons,
de feuilles de contre-plaqué, ardoises et cartables) permettent
aux jeunes apprentis thuriféraires de franchir non sans quelques
formalités de sécurité d'usage les portes du palais
présidentiel. Après quelques minutes d'attente, ils sont
reçus par le Chef de l'Etat en personne, en compagnie de sa famille.
Un léger bain de foule s'en suit et la cérémonie
(peut-être) improvisée s'achève dans un culte à
Bacchus: la bière coule à flots. Les "Jeunes du Président"
retournent en rangs dispersés, bouteilles de bières dans
les mains et sous les aisselles pour nombre d'entre eux. Quelques jours
plus tard, une délégation du PRESBY sera l'hôte du
Directeur Général de la Cameroon Radio Television (CRTV).
Celui-ci les recommandera à ses journalistes pour un entretien
diffusé dans Actualités Hebdo, une émission à
succès.
La naissance subite du PRESBY et le choix d'une date symbolique pour lancer
ses activités fut pendant plusieurs jours un sujet fécond
de débats. La nouvelle association qui venait d'inscrire son nom
dans le registre des mouvements individuels et collectifs de culte de
personnalité suscita à la fois des sentiments de jalousie,
de rancur et d'envie. L'entretien accordé par ses représentants
à la CRTV n'était pas suffisant pour clarifier les objectifs
réels et les intentions de ce mouvement dit apolitique. Pour défendre
le caractère apolitique de leur association, les "Jeunes du
Président" déclaraient soutenir l'homme: M. Paul Biya.
Mais dans quelle mesure ce citoyen aurait-il bénéficié
de ce soutien sans son statut politique? Le soutien à un homme
incarnant un statut politique n'est-il pas finalement le soutien à
l'homme politique - et même à sa politique? Cet imbroglio
entretenu entre le soutien à l'"homme-président"
et à l'homme politique (leader d'un parti politique: le RDPC),
permettait à la jeune association d'éviter une friction
avec l'Organisation de la Jeunesse du Rassemblement Démocratique
du Peuple Camerounais (OJRDPC). De même, elle permettait de légitimer
juridiquement l'existence même de l'association qui ne pouvait être
en principe recevoir l'agrément d'exercer ses activités
que si elle est apolitique . Malgré ce petit jeu de cache-cache,
les jeunes de l'OJRDPC n'appréciaient guère la création
du PRESBY, qui à leurs yeux, risquait de ravir la vedette aux yeux
du Président du parti.
L'une des questions que pose la naissance de cette association n'est pas
tant ses objectifs, mais l'appartenance ethnique de ses membres. Cette
question nous semble d'une importance capitale dans un contexte où
le référent "ethnique" est devenue une variable
lourde dans le fait politique . L'absence des statistiques des membres
de cette association n'empêche pas d'affirmer qu'elle est à
majorité composée des Béti. Certes, y jouent le rôle
de figurant les rejetons des autres groupes ethniques (bamiléké,
duala, bassa'a, bakweri, peul, etc.) priés de s'associer pour donner
à cette association une dimension nationale et multi-ethniques.
L'hypothèse du lobby ethnique béti refait surface lorsqu'on
prend en considération l'origine des membres du bureau du Presby
dont les ¾ appartiennent à l'ethnie béti en général
et au sous-groupe tribal boulu dont est originaire le chef de l'Etat.
Une étude du profil socio-éducatif des membres du Presby
permet de distinguer au moins trois sous groupes: les étudiants
régulièrement inscrits dans une faculté ou dans une
école professionnelle, les sans emplois dans le secteur moderne,
mais qui exercent des métiers de la rue (Kengne Fodouop 1991) (ce
groupe comprend un nombre important d'individus diplômés
ou non du système scolaire et universitaire camerounais) et les
anciens étudiants diplômés ou non qui, contrairement
au second groupe, errent dans et autour du campus, sans qu'on ne puisse
savoir ce qu'ils font exactement. Mais l'expérience montre que
ce dernier sous-groupe est un réservoir des "milices"
ethnico-politiques qui font régner la peur sur les campus universitaires
camerounais: ils s'organisent très rapidement en d'étranges
mouvements dont la seule évocation des noms extraits du dictionnaire
de la violence inspirent la peur et poussent parfois les "grévistes"
à l'inaction ou à l'invention des contres stratégies
d'action. Pendant les moments de grève estudiantine des années
1990-1992, le vocabulaire du campus s'était en effet enrichit de
nouveaux noms: "autodéfense", "action directe",
"commando bêta", "parlement estudiantin", etc.
(voir Collectif C3 1992). La polarisation des débats autour de
l'appartenance ethnique n'a épargné l'université
qui est devenue le baromètre de la vie politique et des combats
idéologiques; chaque groupe chapelle politique voulant s'approprier
le soutien de la jeunesse universitaire. L'activisme des différents
mouvements de soutien ou de contre-pouvoir font désormais de l'université
camerounaise le baromètre de la vie politique.
Au regard des éléments qui précèdent, cette
association se présente comme une coalition des "jeunes du
village" pour supporter le grand frère, le père, bref
l'élite du village. Le soutien apporté par ces jeunes revêt
un caractère purement ethnique; ce d'autant plus que ceux-ci, à
l'exemple des autres jeunes camerounais sont destinés peut-être
plus à affronter des situations de galère terme de leur
cursus universitaire dans un contexte de crise économique et de
saturation du marché du travail. Comment donc comprendre que des
jeunes à l'avenir incertain, fusent-ils originaires de la même
tribu que le président de la république se précipitent
dans la gueule d'un "Homme-Lion" (en 1992, Paul Biya, candidat
à la présidentielle, se présentait lui comme un "Homme-Lion")?
Comment expliquer ce comportement apparemment irrationnel?
LE CRATRE
DE L'ELITE BAMILEKE
Pendant la seconde moitié des années 80, le Cercle de Réflexion
et d'Action pour le Triomphe du Renouveau (CRATRE ) fait son apparition
dans le paysage politique camerounais. Il est fondé par un noyau
d'élite bamiléké qui occupent des positions privilégiées
dans les structures de l'Etat et de l'économie. Au niveau du pays
Bamiléké, le mouvement se veut un cadre doctrinal et de
propagande des idéaux de la philosophie politique de Paul Biya
baptisée "Politique du Renouveau". Ses membres sont en
même des cadres du parti au pouvoir, le RDPC et essayent par des
actes d'évergétisme de répandre le message du renouveau
en pays bamiléké. Avec l'avènement du multipartisme
et l'ouverture de la compétition politique entre le RDPC et le
Social Democratic Front (SDF), la tâche que se sont assignée
les membres du CRATRE devient un défi d'autant plus difficile à
relever que le pays Bamiléké dans son ensemble a basculé
dans l'opposition. Pour maintenir leurs positions privilégiées
au sein de l'appareil politico-administrative ou bénéficier
d'une protection de l'Etat sur leurs entreprises, nombre de membres du
CRATRE se sont livrés ces dernières années à
d'indescriptibles tripotages électoraux pour faire gagner à
tout prix le parti au pouvoir dans leur région natale ou pour le
moins lui assurer un score de fair-play.
Le CRATRE apparaît donc comme une association des hommes d'affaires
et des cadres politiques et administratifs du pays Bamiléké
pour défendre leurs postes et leurs privilèges sous un régime
politique béti. Cette affirmation peut paraître brutale si
on ne rappelle pas que bon nombre de Béti du Cameroun pensent et
croient que le pouvoir les appartient du moment où un de leur fils
est à au poste stratégique de chef de l'Etat du Cameroun.
Ce sentiment d'appropriation ethnique du pouvoir transparaît à
travers les éclats de voix entre les Béti et les autres
groupes ethniques, mais aussi à travers le Bikut-si (chanson traditionnelle
béti) et dont Onguené Essono (1996: 52-61) dans une présentation
et une analyse hautement intéressante nous livre les fonctions
laudative et cathartique.
LES FEMMES
BETI ET LA CHANSON BIKUT-SI
Dans une étude intéressante de l'usage politique de la chanson,
Onguené Essono (1996: 52-61) dégage deux fonctions essentielles
du Bikut-si (une chanson traditionnelle béti): la "fonction
laudative" et la "fonction carthatique".
La fonction
laudative
La fonction élogieuse est essentielle, car 25% des Bikut-si diffusées
sont dithyrambiques. Les femmes louent leur mari ou le héros, exaltent
leur beauté, vantent leur force physique ou leur virilité.
En politique, l'éloge des femmes magnifie le pouvoir et celui qui
les incarne... Elle [la chanson Bikut-si] sert de propagande au pouvoir.
Les présidents Ahidjo et Biya ont eu droit aux Bikut-si célébrant
leur action et leurs missions. Biya est même l'élu et l'envoyé
de Dieu, qui mérite, selon la chanson, respect et vénération.
"Papa Paul, assume ta tâche, c'est Dieu lui-même qui
te l'a confiée." A travers la chanson politique, se révèle
le fidèle engagement et l'indéfectible attachement au père
de la Nation, membre du clan. Elle marque l'adhésion tribale à
l'idéologie et à la politique du chef de l'Etat... (Onguené
Essono 1996: 54-55)
La fonction
cathartique
... s'ils louent leurs chefs, les Béti refusent l'idolâtrie
et la torture. Comme code de la société, la chanson libère
les refoulements et vide les rancurs... Aujourd'hui, la radio diffuse
les revendications et la satire que lancent les villageois qui ont intégré
la notion de démocratie, c'est-à-dire la possibilité
de parler sans avoir peur... on interpelle le pouvoir pour dénoncer
vivement et nommément les tares sociales et leurs auteurs. Dans
une mélodie funèbre et lugubre, les femmes de Nkol-Afeme
se désolent et explosent:
"
Paul Biya où est l'argent? Mais où est donc allé
l'argent?
Le macabo se brade. Le sel vaut de l'or
Se brade le manioc alors que la viande de buf est intouchable
La banane se vend mal, la ville de Yaoundé est chère
Paul Biya où est l'argent? Mais où donc s'en est allé
l'argent?
Qu'as-tu donc fait de l'argent? " (Onguené Essono 1996:
55-57).
La chanson
béti dont les intentions papillonnent entre le réquisitoire
et le thuriféraire montre bien que l'accès aux rentes n'est
pas pour autant aisé pour tous ceux qui "sont au pouvoir".
Les notes comparatives ci-après essayent d'analyser les diverses
logiques qui président au culte de la personnalité du chef
de l'Etat dont la position stratégique fait de lui le principal
propriétaire de l'Etat considéré comme une espèce
d'arbre à cadeaux.
NOTES
COMPARATIVES: CHEVAUCHEMENT ETHNICITE ET CLIENTELISME
L'Etat est naturellement considéré comme un "gâteau
national" pour reprendre l'expression consacrée. Dans ce qui
tient lieu d'un réfectoire imaginaire mais de plus en plus réel,
le chef de l'Etat, jouant le rôle de maître de cérémonies,
se doit de satisfaire tous les convives. Mais la redistribution des ressources
de l'Etat ne se fait pas toujours de façon équitable, ce
d'autant plus que les cinq doigts de la main ne sont égaux; elle
tient compte des relations personnelles et amicales, des liens ethniques
et des dividendes escomptés. La redistribution des ressources de
l'Etat se fonde sur le sacro-saint principe du "njangui politique"
[formule pidgin-english qui signifie "la politique, c'est la tontine"
(voir Sindjoun 1996: 65).
L'exemple de la chanson Bikut-si confirme qu'un certain nombre d'individus
d'origine ethnique béti croient que leur groupe ethnique détient
une sorte de titre foncier sur l'ensemble territorial camerounais, du
moins sur les structures du pouvoir. Il est en effet courant que certains
membres du groupe ethnique béti disent à leurs compatriotes
des autres groupes ethniques que: "Nous sommes au pouvoir... C'est
nous qui gouvernons... Attendez votre tour..." De tels sentiments,
largement répandus dans les couches populaires y sont certainement
véhiculés par les élites. Une élite béti,
Basile Emah, alors délégué du gouvernement de Yaoundé
n'assurait-il pas à Paul Biya le soutien de tous les Béti
en ces termes:
"Si certains vous roulent, nous, nous roulons pour vous... Nous
les gens du centre-sud, nous sommes des hommes de parole, nous n'avons
qu'une parole, nous vous donnons votre parole".
Répondant
séance tenante à cette interpellation, le président
soulignait que:
"Ce serait une dangereuse illusion que certains de nos compatriotes
prétendent avoir des droits et des privilèges particuliers,
notamment dans le processus de nomination à des fonctions importantes,
en dehors des critères autres que leurs compétences, leur
engagement au service de l'Etat et de la nation, leur loyalisme et leur
fidélité à l'égard des institutions, ainsi
que l'exemple qu'ils sauront montrer et répandre par leurs comportements,
leur conscience professionnelle et du respect de la légalité
républicaine." (voir Bandolo 1985: 130-131; voir aussi Bayart
1989: 69-71).
Toutefois, les développements constatés dans les processus
d'accès aux "fonctions importantes" sont en contradiction
flagrante avec ce qui semblait être une parole d'évangile.
Cette tendance s'est durcie avec l'instauration du multipartisme et l'ouverture
de la compétition politique. L'arithmétique ethnique et
les calculs politiques, mieux que tout autre critère, président
à la promotion professionnelle. D'autre part, certains passages
du propos présidentiel répondent parfaitement aux lamentations
des femmes béti qui à travers la chanson se plaignent de
la condition difficile du Béti ordinaire. Ce n'est pas parce que
tous les Béti sont du même groupe ethnique que le chef de
l'Etat qu'ils doivent avoir des "droits et privilèges particuliers".
La même remarque vaut pour les jeunes du PRESBY dont le mouvement
avait risqué de voler en éclats quelques semaines après
sa naissance. En effet, au lendemain de la publication des résultats
du concours d'entrée à l'Ecole normale Supérieure
(ENS) de Yaoundé, de nombreuses désaffections étaient
enregistrées dans les rangs de ce mouvement. Selon nos informateurs,
"le PRESBY avait envoyé sa liste pour la sélection
finale mais celle-ci ne fut pas entièrement retenue. Cette liste
avait même avait subi des modifications et la sélection dans
cette phase se faisait sur le critère de l'appartenance ethnique."
C'est en effet ce qu'estiment les candidats malheureux, originaires ou
non des régions ethniques hostiles au pouvoir. Les déceptions
enregistrées chez ces jeunes, comme les plaintes des femmes béti
dans la chanson, permettent de circonscrire les objectifs de ce mouvement.
Les "Jeunes du Presby", copiant l'exemple de leurs aînés
et parents et surtout celui du CRATRE dont les membres sont assis sur
des fortunes ou détiennent des parcelles de pouvoir inamovibles
avaient donc imaginé qu'un culte inopiné dont le bénéficiaire
en avait certainement besoin pour re-socialiser son pouvoir leur permettrait
de s'octroyer une place dans cette prestigieuse école de formation.
Les plus chanceux parvinrent à atteindre leurs objectifs, mais
les autres qui notamment se plaignent de la double sélection semblent
oublier qu'ils ne doivent pas prétendre à des "droits
et privilèges particuliers".
Mais la réalité est qu'en période de compétition
électorale, tous les Béti sans exception sont invités,
de gré ou de force à soutenir le fils du village. Ce rappel
des troupes "ethniques" qui s'observe notamment pendant les
campagnes électorales rallient avec une déconcertante facilité
une grande majorité des Béti. Comme un "seul homme"
pour reprendre les slogans des électoraux, ils sont nombreux à
suivre, à la manière des moutons de panurge, le berger du
groupe ethnique. Les multiples chasses aux opposants dans les fiefs ethniques
du parti au pouvoir, les promesses des scores de cent pour cent favorables
aux fils du village témoignent de la réalité de cette
communion ethnique. Ces populations, le temps d'une campagne électorale,
oublient trop vite les misères auxquelles elles sont confrontées
au quotidien et accordent à leurs fils un "soutien inconditionnel
et indéfectible" pour reprendre l'expression consacrée.
Onguené Essono (1996: 60) observe avec lucidité que les
propos réquisitoires et élogieux "proviennent des couches
sociales les plus défavorisées et les plus fidèles
au pouvoir". On peut se demander à cet effet comment se fait-il
que la catharsis s'accouple sans remords avec le dithyrambe? Peut-on admettre
qu'une telle harmonie des contraires est tout simplement l'expression
d'un geste de courtoisie du petit peuple "même devant l'inacceptable,
par respect du code social" comme le relève Onguené
Essono (1996: 60)? Que non !
Ce mariage entre des contraires n'est logiquement concevable que dans
l'hypothèse de l'existence d'un pacte ethnique mais dont les clauses
restent inconnues. L'hypothèse d'une hallucination du sujet transformé
en une bête de somme de la ''chose'' évoquée par Mbembe
(1996: 168) paraît plausible. Mais on peut se demander sur quoi
repose une telle hallucination dont l'effet ne dure que le temps d'une
campagne électorale, juste le temps pour permettre à la
"chose" de se reproduire, de renaître, d'atteler et de
chevaucher les sujets, mieux de les utiliser et ensuite de les jeter (comme
un chiffon) dans la poubelle. Pour esquisser une réponse à
l'une des questions que se pose Achille Mbembe à savoir si "le
sujet a t-il conscience d'être habité par la chose démoniaque?"
On peut se risquer de répondre par l'affirmative. En effet, le
précieux sujet électoral donne l'impression qu'il est conscient
d'être habité par le démon. Il n'est donc pas débile
et son comportement n'est pas irrationnel. Ce sujet joue le jeu du pouvoir,
se laisse jouer par celui-ci ou se joue de lui en fonction des intérêts
divers. L'analyse de la pratique des dons électoraux dans le jeu
politique montre que la mise en application d'une telle technique de campagne
électorale traduit d'une part la prise de conscience par le pouvoir
de son impopularité; et d'autre part les tendances de déconnexion
idéologique des groupes qui lui étaient restés jusque
là fidèles et qui assuraient la base sociale du pouvoir.
L'expérience des dernières élections de 1996 (municipales)
et 1997 (législatives et présidentielle) montre que les
zones cibles de distribution des cadeaux à l'électorat ne
sont pas uniquement dans les fiefs dits de l'opposition, mais aussi en
fiefs dits naturels du parti du chef de l'Etat. Mais toutes les vaches
engraissées ne produisent pas la même quantité de
lait comme le montrent les résultats non artificiels des consultations
électorales. En général, la tendance est au respect
strict des alliances ethniques.
L'apparente contradiction entre la situation précaire des thuriféraires
et leur choix politique atteste que le culte de la personnalité
sur une base ethnique garde sa vitalité même si le groupe
tribal en question ne reçoit pas à part égale (ou
même rien du tout) le prix à payer pour ses loyaux services.
Le passage du discours dithyrambique à celui de l'idolâtrie
est certes l'expression d'une frustration; mais celle-ci n'est jamais
assez forte pour remettre en question l'attachement ethnique entre un
leader politique et les membres de son groupe social d'origine. Par exemple,
pendant la campagne électorale d'octobre 1992 pour les présidentielles,
deux étudiants discutaient des choix judicieux à faire;
en fonction de leur piètre condition. Le premier reconnaissait
que le président sortant n'avait pas réussi son mandat et
que la situation économique du pays n'était pas bonne. Mais
cela ne l'empêchait pas de voter pour ce candidat (qui était
membre de son groupe ethnique) en dépit du fait qu'il était
lui-même victime comme ses camarades étudiants en général
de la mauvaise situation économique. Il expliquait après
coup que le candidat sortant était le meilleur risque... les autres
candidats, selon lui, n'avaient pas d'expérience... et il ne les
connaissait pas... Un tel raisonnement peut comporter une part de vérité
si on fait abstraction de l'appartenance ethnique commune entre cet électeur
et le candidat sortant.
A l'opposé de l'attitude des "Jeunes du Presby" et des
femmes béti à travers leur bikut-si qui repose sur un échafaudage
purement ethnique, le comportement des membres du CRATRE s'inscrit dans
le registre du clientélisme. Il nous permet de voir comment des
groupes ethniques "étrangers" à celui au pouvoir
peuvent accéder à la rente. Le comportement des membres
du CRATRE, pris individuellement et collectivement, relève du "griotisme"
(néologisme utilisé pour qualifier l'activité du
griot). Le citoyen "griot" pour reprendre l'expression à
la mode au Cameroun chante les vertus de son maître. Il le fait
en échange de quelque chose promise ou à espérer.
Le "griot" est un "flatteur" et il vit ou espère
vivre aux dépens de celui dont il chante les louanges. Le phénomène
du culte de personnalité, plus connue au Cameroun sous le nom de
"griotisme" remonte au temps du parti unique. Il a été
observé ailleurs en Afrique.
Depuis les années 60, les "motions de soutien" et le
spectacle quotidien des élites en tournée culturelle dans
leur village étaient des pratiques un peu marginales sous le règne
du président Ahidjo. Ces tactiques de culte de la personnalité
furent certes utilisées, mais avec peu d'emphase comparativement
aux rhapsodies mobutiste (Zaïre) et éyadémistique (Togo)
à en croire Comi Toulabor (1993:277-293). En général,
les mouvements organisés de culte de la personnalité des
chefs d'Etat reposent sur des fondements clientélistes de nature
politique, administrative, professionnelle et économique Un groupe
de clients se constitue autour d'une personnalité politique, le
courtise et vit des dividendes du soutien qu'elle lui accorde. Au Cameroun,
on a par exemple observé pendant la période du parti unique
que les "motions de soutien" aux présidents Ahmadou Ahidjo
et Paul Biya provenaient de toutes les régions du Cameroun et non
pas uniquement de celles d'où étaient originaires des personnalités
politiques. Toutes les composantes de la société, sans distinction
d'origine ethnique, de sexe et même de race participaient donc à
ce culte.
Depuis l'instauration du multipartisme en 1990, on remarque une ethnicisation
progressive des mouvements de culte de la personnalité politique.
Dans les fiefs ethniques du chef de l'Etat, l'action courtisane n'est
pas nécessairement déterminée par l'attente d'un
dividende, mais par une sorte de pacte ethnique dont les clauses restent
difficiles à déterminer. Les repères d'un tel comportement
sont repérables dans l'action de la "Jeunesse du Presby"
et des femmes béti. On assiste aussi à l'émergence
des mouvements indépendants collectifs et individuels de culte
de la valeur et des vertus du prince: tel groupe d'élite prend
sur elle la responsabilité d'envoyer au nom des populations de
leur contrée une motion de soutien au chef de l'Etat, tel ministre
ou administrateur fait tout son possible pour citer le chef de l'Etat
dans son discours, tel universitaire prend sa plume pour écrire
un livre ou des poèmes vantant les mérites du prince...
un ministre d'origine ethnique bamiléké pleure à
chaudes larmes et se roule par terre à la morgue du Centre Hospitalier
Universitaire de Yaoundé à l'occasion de la levée
de corps de la dépouille d'un proche du couple présidentiel,
etc.
CONCLUSION
En somme, le contexte du multipartisme et l'émergence de nouveaux
hommes politiques a pour effet d'éparpiller le capital de soutien
populaire jusque là réservé au seul chef de l'Etat.
C'est pourquoi la recomposition actuelle du phénomène de
culte de la personnalité emprunte des trajectoires distinctes tantôt
ethniques ou régionaux, tantôt "alimentaires" ou
clientélistes. En réalité, l'espace idéologique
du parti au pouvoir apparaît de plus en plus encombré comme
cadre de culte à la personnalité du chef de l'Etat. Le fait
que les motions de soutien et autres actes d'allégeance empruntent
le circuit administratif hiérarchique amène les thuriféraires
à plus de pragmatisme. Plus question de passer par un intermédiaire
pour faire croire au prince qu'on l'aime et qu'on est "derrière
lui". Une telle ingéniosité permet aux jeunes universitaires
facilement confondables et souvent accusés de prêter soutien
aux opposants franchissent sans prendre rendez vous les portes du palais
et extirpent même le prince de ses appartements. De même,
à travers la chanson, les femmes béti et les autres artistes
espèrent atteindre directement le chef de l'Etat. Le fait de l'interpeller
directement le pousse (dans l'espoir qu'il dispose du temps pour cela)
certainement à écouter cette musique au double langage,
mais puissamment élogieuse. Enfin, que le chef de l'Etat, à
l'occasion d'une visite pour cause de campagne électorale (octobre
1992) en pays bamiléké soit invité à dîner
par les membres du CRATRE dans une résidence privé, voilà
autant d'actes qui donnent une occasion unique de communier directement
avec le "christ" (au Togo, le président Eyadema est comparé
au Christ) en chair et en os. Les études de cas considérés
dans cette réflexion montrent que l'émergence et le dynamisme
des mouvements de culte de la personnalité participent d'un souci
d'atteindre sans détours l'autocrate (Mbembe 1996: 143-170) africain
et de cueillir directement le miel de la ruche.
REFERENCES
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La flamme et la fumée, Yaoundé. Sopecam.
Bayart, Jean François (1989)
L'Etat en Afrique. La politique du ventre. Paris, Fayard.
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Les petits métiers de la rue et l'emploi au Cameroun. L'exemple
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in Nkwi Paul Nchoji & F. Nyamnjoh (eds.) Regional Balance and National
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(Ed.) Religion et modernité politique en Afrique noire. Dieu pour
tous et checun pour soi. Paris, Karthala, pp. 277-297.
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