MOST Ethno-Net publication: Africa at Crossroads

MOST ETHNO-NET AFRICA PUBLICATIONS

Africa at Crossroads: Complex Political Emergencies in the 21st Century,

UNESCO / Ethno-Net Africa (ENA), 2001

DISCOURS DE M. CHEIKH TIDIANE SY,

Représentant de l'UNESCO à Yaoundé

Les grands fonctionnaires américains, à un moment ou un autre de leur carrière professionnelle en Afrique, ont certainement lu "The age of anarchy", un document de politique fiction sur l'Afrique.

L'on y projette qu'en l'an 2024, la plupart des Etats africains auront perdu leur crédibilité aux plans national et international et que leur souveraineté nationale sera sans objet. L'Etat au sens régalien du terme, n'existera plus. L'exploitation de l'Afrique par les multinationales, se fera alors avec la bénédiction cette fois-ci des chefs de guerre, des autorités religieuses,  des  chefs de villages, moyennant la construction d'infrastructures de base pour les communautés locales.

Un autre congrès de Berlin en perspective. A en juger par les guerres que nous avons connues sur le Continent ces dernières années: Angola, Ethiopie, Erythrée, Soudan, Zaïre, Congo, Rwanda, Libéria, Sierra Leone, Guinée, Mali, Burkina Faso, Sénégal, etc, nous n'étions pas loin de ce scénario.

"L'Afrique à la croisée des chemins  Emergences politiques complexes au 21è siècle", le thème central de votre Conférence, me semble résumer fort bien ces perspectives grosses d'inquiétudes, développées dans ce document fiction.

Heureusement, avec les nouveaux projets comme celui de la Renaissance africaine ou de l'Union Africaine, cette vision est en train d'être battue en brèche.

Mais l'Afrique d'aujourd'hui se trouve confrontée à une double transition, économique, d'une part et, politique d'autre part.

Sous la poussée des multiples demandes internes des populations et sous la pression des bailleurs de fonds et des investisseurs privés, elle s'efforce à la fois d'accomplir la difficile transition d'une économie coloniale, fondée sur les matières premières, vers une économie de marché maîtrisée et d'instaurer la démocratie.

Dans un document officiel, l'UNESCO remarquait que: "Face à l'expansion du système neo-libéral, nous voyons actuellement se développer dans le monde deux types de projets concurrents:

- le projet nationaliste de retour sur soi, de repli et d'isolement , qui peut s'opérer sur des bases nationales, mais aussi ethniques, locales et même religieuses;
 
- le projet de solidarité mondiale, qui s'inscrit dans la tradition universelle des droits de l'homme et dont la mise en œuvre exige une prise de conscience planétaire des insuffisances de la mondialisation".
 
En Afrique, ce processus, parce que mal maîtrisé, à cause de l'influence néfaste des modèles exogènes imposés, se déroule souvent dans un contexte de fragilité extrême. Un contexte marqué par la vivacité d'antagonismes ethniques, des disparités économiques et éducatives, de la surexploitation des ressources naturelles des pays par des entreprises étrangères, de la faiblesse des nouvelles instituions démocratiques et de la persistance grandissante des manifestations d'extrémisme et de violence.

A l'occasion de la réunion organisée par l'UNESCO sur le thème "l'Afrique face à la mondialisation, les défis de la démocratie et la gouvernance", tenue à Maputo en 1998, il avait été souligné:

Entre autres que le processus actuel de mondialisation, s'il offre des opportunités nouvelles, crée aussi des distorsions et des inégalités si graves que leur perpétuation menacerait l'harmonie et la paix du monde, voire la survie de l'espèce humaine. Il s'agit d'une mondialisation, ou globalisation partielle dans laquelle - qu'il s'agisse des communications ou des réseaux commerciaux - les "globalisés" sont bien plus nombreux que les "globalisateurs" et les exclus, encore plus nombreux que les deux catégories réunies.

Les quatre thèmes que vous avez identifiés notamment:

- Les problèmes de la construction et transformation des Etats dans les sociétés multi-ethniques.
- L'économie politique des conflits ethniques
- La gestion de l'échec de l'Etat en Afrique
- La reconstruction de l'Etat.

posent en réalité la complexe question de l'Etat national. Examiner, pour tenter de solutionner ces problématiques, nécessite de la méthode et de l'organisation.

Nous ne sommes plus à l'époque des certitudes, où il fallait recourir à des formules magiques - idéologiques, pour se donner bonne conscience et attendre des lendemains qui chantent.

Il s'agit maintenant de trouver des mécanismes efficaces qui ont fait l'objet de validation objective pour élaborer des systèmes à même de résoudre de manière durable les conflits internes et externes sur le continent.

Au plan des principes, une gouvernance aux niveaux national et international qui pose clairement le problème de responsabilité, le principe de participation, le principe de transparence  et le principe d'efficacité, bref une conscience citoyenne, implique une nouvelle redéfinition des rôles de 'Etat et le partage des rôles entre l'Etat et la société civile, ainsi que l'élargissement de la participation garantissant aux citoyens des pouvoirs réels sur la gestion de leurs affaires.

Cela comporte également des implications et des ramifications pratiques au niveau mondial, si l'on ne veut pas retomber à la case de départ.

Car, actuellement, il existe un déficit dans la capacité politique de contrôle des décisions qui affectent l'humanité et qui seraient le corollaire de la globalisation du système productif.

C'est la grande contradiction que nous aurons à affronter au 21è Siècle:

la globalisation du système productif, dans le cadre de l'économie, n'a pas été suivie parallèlement par une définition, globale elle aussi, sur le plan de l'exercice du pouvoir. Il n'existe ni un pouvoir mondial légitime, ni une définiflon légitime de l'autorité mondiale, soulignait l'homme d'Etat brésilien Fernando Henrique Cardoso.

Selon Henrique Cardoso, les institutions de Bretton Woods, régulatrices du processus économique: Banque Mondiale et Fonds Monétaire International, ont été débordées par le défi de la globalisation.

Il affirme en effet que la Banque du Développement Economique du Brésil dispose pratiquement des mêmes ressources financières que la Banque Mondiale. Et comme la Banque du Brésil ne peut apporter de soutien même au Brésil, il va de soit que la Banque Mondiale ne peut pas avoir les moyens de répondre aux demandes de l'ensemble de la planète. Le FMl est dans la même situation: il est incapable de réglementer l'internationalisation du système financier….. "Il y a une espèce de nuage, presque atomique, de poudre d'argent qui survole la planète et qui peut, tout à coup, atterrir quelque part avec des conséquences positives ou négatives selon les circonstances", conclut-il.

Le fait est qu'en cette matière, il n'existe pas d'instrument régulateur. Et cela survient en même temps que la globalisation. Cette dimension internationale est, je suis sûr que vous le percevez, liée à l'épanouissement de la démocratie dans les nations.

D'où un double défi, celui de faire face à deux crises de gouvernabilité: la mondiale et la nationale.

L'Afrique de ce siècle peut apporter une contribution intellectuelle et politique à la clarification et à la solution des problèmes que pose le développement global de l'humanité.

Mais cela se fera à une condition: que ses dirigeants en prennent l'engagement politique et que ses experts et chercheurs, de par la qualité de leurs travaux au niveau mondial, se distinguent par la pertinence de leurs analyses et l'excellence de leurs propositions. La renaissance de l'université africaine en constitue le préalable.

Une université performante, compétitive, à l'abri des tracasseries du quotidien, et résolument orientée vers la créativité pour ouvrir le chemin de propositions alternatives viables et durables soutenues par une vision à long terme.

C'est à mon avis, la seule façon d'échapper à la tendance de l'homogénéisation de la pensée, du "One language, one thinking" un phénomène autour duquel l'on observe le silence bruyant des intellectuels, des scientifiques et des hommes des médias.

"Ouverture et enracinement', "donner et recevoir", des concepts qui faisaient la particularité de la Négritude de Senghor, semblent, aujourd'hui se reposer avec acuité pour gérer la mondialisation.

Le 21è siècle sera, un siècle de mutations culturelles profondes, les nouvelles technologies n'étant en définitive que les supports d'une communication universelle.

C'est l'existence humaine qui est fondamentalement concernée et interpellée.

Comme dans le navire de Leonardo DA Vinci, tous, les riches, les pauvres, les femmes, les hommes, les jeunes, les vieux, les blancs, les noirs, tous nous avons en partage un sort commun; dans les moments de crise, quand la barque risque de sombrer, il n'y a rien d'autre que des passagers qui partagent le même destin. "Le monde est un où il n'est pas" a dit Albert Einstein.

La question centrale pour cette Afrique à la croisée des chemins, c'est comment s'effectuera son positionnement par rapport aux espaces existants.

Une certitude au moins: que les Africains arrêtent l'imitation servile et cessent de copier de soi-disant modèles pour poser enfin les conditions de  création de l'Etat national et des ensembles sous-régionaux et régionaux pour la relance du panafricanisme.

L'autre, c'est de revoir et corriger le "mécanisme de prévention et de résolution des conflits " de l'OUA pour lui donner une autre substance, une substance qui examinera les conflits dans leur substrat politique, économique, financier, culturel et social, tant sur le plan national qu'au niveau mondial.

Enfin, "je participe donc je suis" sera le fondement du nouvel existentialisme humain.

Permettez-moi de vous féliciter, vous les responsables de ETHNO-NET AFRIQUE d'avoir initié cette réflexion qui constitue un apport important pour la compréhension des difficultés et des perspectives qui se dressent sur le chemin de la modernité et de la démocratisation du continent africain.

ETHNO-NET AFRIQUE, à l'instar du travail de fourmis, contribuera ainsi à asseoir dans les mentalités, la nécessité de construire, de forger une nouvelle culture politique faisant table rase des modèles importés, mais  qui  repose  fondamentalement  sur  de  justes  principes démocratiques.

Je vous remercie


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