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and International Scientific Cooperation

MOST / ENA / LIMSI, 2002


La question bamiléké: épisode 2002 dans la presse

Dieudonné Zognong
Ethno-Net Cameroun
E-mail: zognong@hotmail.com


Au Cameroun, 2002 est une grande année électorale, qui verra l'organisation des élections municipales et législatives. L'élection présidentielle est censée suivre en 2004, si elle n'est pas anticipée. Et comme d'ordinaire à la veille d'échéances électorales, la question Bamiléké a, dès janvier 2002, brutalement refait irruption dans les débats et l'opinion. La question est redevenue un thème redondant dans les journaux écrits. Quelques jeunes journaux plus sensationnalistes se spécialisent dans la chicane des Bamiléké, voire dans l'aigreur, le dénigrement, et une incitation manifeste à la haine. Difficile de dire s'il s'agit pour ces jeunes organes de s'accrocher sur un sujet sensationnel pour s'attirer la publicité et les acheteurs.

Cette fois le principal théâtre de départ des joutes épistolaires sur la question Bamiléké est le parti UNDP (Union Nationale pour la Démocratie et le Progrès), et les protagonistes principaux en sont Célestin Bedzigui, devenu vice-président de ce parti, à la suite d'une fusion récente de son propre parti le PAL avec l'UNDP ; et Shanda Tonme, déjà très familier des débats sur la question Bamiléké. C'est deux gouttes d'eau qui semblent avoir fait rebondir le débat : la nomination d'un Bamiléké comme nouveau secrétaire général de l'UNDP, et la question des délégations provinciales au congrès de L'UNDP de janvier 2002.

Les Bamiléké et l'UNDP en 2002

Il y a d'une part la nomination par Bello Bouba (président de l'UNDP) de Pierre Flambeau Ngayap (un Bamiléké) comme secrétaire général du parti. Suite à cette nomination que les dignitaires Béti du parti ont ressentie comme étant au détriment de leur groupe ethnique, ils ont adressé une lettre de protestation au président de l'UNDP. Commentant l'événement, le journal Le Messager (n° 1322, du 04 février 2002, p. 3) titre à sa une : Les Betis menacent Bello Bouba et commente que "Béti et Bamiléké semblent donc avoir transporté leurs querelles à l'UNDP ". En effet, on allègue que les Béti attendaient la nomination d'un des leurs à ce poste.

Quelque temps avant, au congrès de l'UNDP de janvier 2002, des allégations attribuent à Célestin Bedzigui des démarches discriminatoires ayant tendu à exiger que les délégations de militants Bamiléké résidant et militant dans la province du Centre retournent constituer leurs délégations dans leur province d'origine, celle de l'Ouest.


Lettre de protestation de Shanda Tonme

Ces allégations sortiront Shanda Tonme de ses gongs, lequel dans une Lettre ouverte à célestin Bedzigui, parue dans Le Messager (n° 1317, du 23 janvier 2002, p. 3), l'interpelle sur son attitude comme étant celle d'une citoyenneté aléatoire à géométrie variable et chargée de subjectivités : " Je n'aurais jamais pu imaginer, que vous seriez un jour de ceux qui comme en 1990, et suivant en cela les pires doctrines de l'apartheid, prendraient les machettes pour se lancer à la chasse d'autres compatriotes que l'on désigne allogènes par obscurantisme politique ".

Il juge la démarche grave et digne de l'Afrique du Sud des régimes d'Apartheid, et du Burundi à la veille du génocide, et y voit un processus que même l'État utilise " pour exclure systématiquement les Bamilékés des postes importants de l'administration et des structures publiques parallèles ou dérivées ". Shanda Tonme estime aussi que le système en place tend à confiner les Bamiléké dans des ghettos politiques : "Vous vous êtes, construit un univers où certains citoyens seraient assimilés à des bœufs qui tirent la charrue sans jamais participer au partage des fruits de la récolte ".

Réplique de Célestin Bedzigui

La réplique de Célestin Bedzigui, intitulée Je suis plus Bamileké que vous, publiée dans le même journal Le Messager (n° 1320, du 30 janvier 2002, p. 3) ne se sera pas fait attendre. A l'endroit de Shanda Tonme, il s'indignera d'un discours qu'il estime imaginaire sur un prétendu Apartheid dont seraient victimes les Bamiléké, et qui à son sens est dénué de tout fondement : " Pourquoi tenter la manœuvre grossière de rendre des personnes comme moi responsable d'un Apartheid qui n'est que le produit d'un cerveau manifestement inapte à transcender ses pulsions primaires de mort et destruction ? ".

Il accuse son interlocuteur de vouloir ériger entre les Camerounais des barrières fictives. Pour lui, les attitudes de Shanda Tonme relèvent d'une manœuvre diabolique d'un groupuscule non mandaté de nazis Bamilékés : "Votre groupuscule qui n'est pas représentatif de la communauté Bamiléké (…) tente de capter la sympathie de celle-ci en lui faisant croire qu'elle est victime d'exclusion et de maltraitance imaginaires, le tout puisant dans les mensonges débilitants ".

Le vice-président de l'UNDP se révolte surtout contre le fait qu'on l'accuse de tribalisme, portant de ce fait une atteinte à son honneur : " Lorsque avec une légèreté inqualifiable vous vous autorisez à parler de moi comme tribaliste envers les Bamiléké et même tout simplement comme tribaliste, au mépris des réalités fondatrices de ma vie, je considère cela comme atteinte à mon honneur ".

Nouvelle interpellation de Shanda Tonme en 33 points

Suite à cette réplique, Shanda Tonme va aussitôt relancer le débat, en revenant à la charge avec une Ultime réponse à Célestin Bedzigui dans Le Messager (n° 1324, du 08 février 2002, p. 2). Dans la nouvelle lettre ouverte, il présente en 33 points des faits historiques qu'il juge graves, et somme son interlocuteur d'y réagir, tout en l'accusant de nier les évidences, sans apporter des arguments appropriés: " Permettez-moi de regretter que vous n'ayez pas cru devoir vous prononcer les multiples observations que j'ai faites dans ma lettre sur la manière dont des compatriotes sont systématiquement et méthodiquement marginalisés et écartés des concours, des hautes responsabilités au sommet de l'État ".

Pour Shanda, ce qui est en cause, c'est une certaine gestion qui, "en quelques années nous a précipités dans la division, le sectarisme, la haine feutrée sinon ouverte, et la dérive tribale avec au cœur, l'exclusion des Bamiléké ".

Il poursuit en estimant que des décrets fixant des quotas ethniques à l'entrée dans les grandes écoles sont dirigés d'abord contre une ethnie, et au surplus, " des recrutements sont effectués en cachette ; des concours sont lancés en dehors des règles ; les résultats sont falsifiés, inversés, altérés ou parfois confisqués dans les cabinets ministériels ".

Dans le même sillage, il relève qu'un ministre avait récemment pris des décisions pour qu'il ne soit pas accordé le soutien du gouvernement aux candidats Bamiléké et Anglophones postulants à des fonctions dans des organisations internationales, et craint que ces stratégies ne donnent des résultats contraires : " à force de fermer les portes à de jeunes Bamiléké (…) vous vous retrouvez dans les prochaines décennies, en face de dizaines de milliers de cadres Bamiléké formés à l'étranger, (…) à trop favoriser Jean, vous finirez par transformer Pierre en un débrouillard qui vous dépassera, vous étonnera et finira par vous commander, car moulé dans la souffrance et la volonté de prendre son destin en main ".

Post-scriptum de Bedzigui à monsieur Shanda Tonme

Suite à cette nouvelle interpellation, Bedzigui revient dans le journal La Nouvelle Expression (n° 929 du 18 février 2002, p. 2), avec sa deuxième réponse sous forme de Post-scriptum à monsieur Shanda Tonme.

Il attaque les dénonciations de Shanda Tonme comme mues par des desseins diaboliques: " la haine que vous vouez au Cameroun, à tous les Camerounais, aux institutions de notre pays, vous a transformé en monstre de tribalisme, qui n'a cessé de projeter sur autrui le mal et le feu qui le consument de l'intérieur. Et de faire semblant de défendre les Bamiléké comme les laisseraient penser vos écrits n'est qu'un exutoire facile de cette haine ". De surcroît, cette haine serait née de frustrations personnelles et des complexes, qui feraient sombrer son interlocuteur dans une certaine folie: " votre tentative d'entrer par effraction dans la sphère de l'intelligentsia camerounaise est vouée à l'échec en dépit de la prolixité de votre plume qui noircit les colonnes de journaux d'analyses que personne ne lit ".

Il conseille à Shanda d'entrer en politique, s'il veut participer au changement des lois : " Si certaines dispositions des lois de notre pays, y compris la Loi fondamentale, ne rencontrent pas votre adhésion, eh bien ! soyez courageux, entrez en politique - c'est à cela que sert la politique - accédez à ces lieux où on fait changer les lois ".

Bedzigui ajoute que son adversaire ne rend pas service aux Bamiléké en les montant contre les autres ethnies: " Grâce à Dieu, vous n'arrivez à rien, comme j'ai déjà eu à vous le dire, il y a quelques jours dans Le Messager : les Bamilékés ne sont exclus par personne ni des structures publiques ni des structures privées au Cameroun".

En définitive il estime que les démarches de Shanda relèvent d'une machination menée par un groupuscule de nazis encore à dénicher, et qui se croient mandatés par la communauté Bamiléké: " La plupart d'entre vous sont connus, embusqués dans différents corps et institutions de notre pays, y compris dans certaines rédactions de journaux (…) il devient dès lors urgent de vous démystifier et de vous démasquer".

Un Tchadien internationalise le débat

Quelques semaines après la réplique de Bedzigui, un lecteur tchadien a fait son entrée parmi les protagonistes, pour prendre fait et cause pour Shanda Tonme. Ainsi dans sa Lettre à Célestin Bedzigui, parue dans le journal Le Messager (n°1337 du mercredi 13 mars 2002, p. 3), monsieur N. Noudjalbaye N'garta, Tchadien résident à N'djamena, se révolte d'abord contre ce qu'il perçoit comme des allusions péjoratives de Célestin Bedzigui envers le Tchad et son système éducatif, où son adversaire aurait eu son baccalauréat. Ensuite le protagoniste tchadien s'étonne que Bedzigui n'ait pas répondu aux interpellations de son contradicteur parues dans le Messager du 13 février 2002 : " Pourtant M. Shanda a cité des exemples précis tels que la notion d'autochtone et d'allogène dans la construction de votre pays (….) Est ce donc dire que c'est vrai que vous partagez cette notion dans un même pays ? "

L'auteur marque aussi son étonnement sur la politique des quotas ethniques dans l'admission aux grandes écoles et charges publiques ou diplomatiques, en vigueur au Cameroun : " Et si le premier homme qui a découvert l'électricité avait été refusé à l'école parce qu'il était de telle ou telle ethnie… "

N. Noudjalbaye N'garta soutient aussi qu'à son sens la dernière lettre de Shanda Tonme ne s'est pas attaquée à d'autres tribus : " J'ai cru lire qu'il s'attaquait à ce qu'il estime être des incongruités des actes et lois en vigueur dans votre pays ".

L'intervention du gouvernement toujours attendue

Au regard de la grave tournure passionnelle et de la violence symbolique qui transparaissent dans les débats, - qui se poursuivent au demeurant, par médias interposés -, il serait dommage que les Camerounais en arrivent à sombrer dans une conflagration sociale, pour n'avoir pas su mettre à profit tout ce que le pays compte de d'intelligences et talents humains pour esquisser des solutions adéquates et équitables à ce problème, qui n'est certainement pas une quadrature du cercle. Du côté politique, l'intervention du gouvernement, depuis des années, envers les journaux controversés et aux finalités floues, reste attendue, ou à tout le moins celle des Ministères compétents en matière de communication sociale.


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