![]()
|
On coming out of colonization, due to peripheral and internal forces that threatened their central authorities, African rulers chose centralization system inherited from the colonial masters, in their nation building policy. For about 35 years they have erred woefully and the disappointment is spectacular. Meanwhile the Nation-State system is a historical an social set up whose achievement in Africa as in Europe has been unsucessfull and problematic. And ethnic rivalries, tribal recollections that emerge in the democratic process that took roots in the beginning of the 1990 decade are proofs. Hence, there is the need for an adapted form of State in Cameroon which will take into consideration the pluralistic Cameroonian society, by going for decentralization with a consocietal democracy mechanism.
Le départ de l'administration coloniale a posé avec beaucoup d'acuité le problème de l'intégration politique des pays africains qui, dès leur berceau, portaient les stigmates de " l'Etat segmentaire ", Etat dans lequel le gouvernement central coexiste généralement avec des unités périphériques et centrifuges de pouvoir sur lesquelles il n'exerce qu'un contrôle relatif. Or, cette intégration politique à laquelle ils aspiraient, suppose à la suite de Myron Weiner (1965) cinq éléments :
- l'existence d'un sentiment national d'appartenance à un territoire qui supplante et élimine les solidarités paroissiales, - l'établissement d'un lien entre les gouvernants et les gouvernés, - l'apparition d'un sens minimum de consensus nécessaire au maintien de l'ordre social, - et la promotion au sein de la population d'un esprit de concertation. Les dirigeants africains vont plutôt mettre l’accent sur la formule jacobine, contraints qu’ils étaient par l’histoire (création et renforcement de l’autorité centrale, élimination de toute manifestation d’autonomie ou de solidarité ethniques ou régionales, etc...). Ce qui conduira au Cameroun à la quasi-diabolisation de la périphérie dans le discours politiques du Président Ahmadou Ahidjo (1958-1982) et de son successeur M. Paul Biya (en poste depuis 1982). D'où la mise sous boisseau des identités ethniques. Seulement, la libéralisation politique des années 90 a vu la violence s'installer et les sentiments ethniques voire " tribalistes " s'éparpiller à un degré jamais connu au point d'atteindre les milieux académiques et ecclésiastiques dans notre pays (voir Ndi Mbarga, 1992, 1993 : 113 et SS ; collectif changer le Cameroun, 1992, 1994). Ce qui est une preuve que la paix sociale et la cohésion entre les quelques deux cent ethnies n'étaient jusqu'ici maintenues que grâce à un système autoritaire de parti unique (Akoulouze, 1994 : 267). Face à
ces données, un constat s'impose, à savoir que le Cameroun
a échoué dans sa tentative de construction d'un Etat-nation.
En effet, l'unité nationale parce que de façade et artificiellement
entretenue n'a pas résisté aux pressions des forces centrifuges.
Et l'on doit avoir l'honnêteté d'admettre qu'un changement
de cap s'impose à défaut de tout recommencer. Il semble
qu'il faille lier ces événements à la remise en question
au plan mondial d'une problématique de construction nationale privilégiant
les grands ensembles par rapport aux petites entités homogènes.
Il semble qu'il faille poser avec sérénité mais dans
toute son acuité, le problème de la balkanisation des nations
africaines précoloniales telle qu'opérée par les
différentes puissances coloniales et envisager leur intégration
harmonieuse et leur existence pacifique. I - DE L'ECHEC DES POLITIQUES DE CONSTRUCTION NATIONALE AU CAMEROUN Si nous considérons la scène d'un oeil froid, qu'avons-nous aujourd'hui en Afrique comme cadres administratifs de vie et comme réalités sociologiques ? Des Etats sans nations, auxquels on a confié l'absurde tâche de mettre au monde ce qui aurait dû leur servir d'origine ; des pseudo-nations constituées des ensembles ethniques juxtaposés mais que n'unit aucun lien organique ; des peuples sans Etats ; des dictatures ou des régimes autoritaires mi-tribaux, mi de classe qui craignent en permanence sécessions, coups d'Etat ou révoltes populaires ; des masses paysannes, éternelles vaches à lait d'élites urbaines, marginalisées qui croupissent dans ce que les économistes appellent poliment " l'économie informelle " ; des bourgeoisies bureaucratiques sans aucun esprit d'entreprise qui considèrent l'Etat comme une caverne l'Ali Baba où se servir et puiser les ressources servent au patronage politique qui les maintiendra au pouvoir (Prunier, 1991 : 11) En fait,
le dilemme et la tragédie de l'Afrique et du Cameroun en particulier,
résultent de la mise en place suite à la conquête
coloniale du continent par des puissances extérieures au XIXe siècle,
d’entités administratives réunissant différents groupes
ethniques de manière arbitraire et à l'intérieur
des frontières qu'ils n'avaient pas eux-mêmes fixées.
En règle générale ces nouvelles entités administratives
n'ont tenu aucun compte des structures antérieures des sociétés
qu'elles régissaient, allant parfois jusqu'à faire éclater
certains groupes ethniques occupant des territoires voisins mais régis
par des puissances distinctes. En d'autres termes, les nouvelles structures
étatiques étaient totalement étrangères à
l'Afrique sur le plan de leur conception et de leur organisation, et n'avaient
aucune chance de constituer une base valable permettant de mobiliser la
loyauté et l'énergie des populations concernées (Ole
Balogun, 1993 : 61 ; Tshiyembe Mwayiba, 1990 : 15 et SS ; Michalon, 1978
: 18 et SS). C’est pourquoi il existe autant de nations dans les micro-Etats
comme le Gabon, le Togo, le Ghana qu’il y en a dans les macro-Etats tels
que la République Démocratique du Congo, le Nigéria,
le Soudan ou l’Angola bien qu’on les appelle de façon bizarre "
tribus " ou " ethnies " . A _ LE CONSTAT DE L'ECHEC DES POLITIQUES DE CONSTRUCTION NATIONALE AU CAMEROUN Avec plus de deux cent groupes ethniques, autant de langues et d'usages coutumiers, avec une constellation de religions dérivées du christianisme, de l'islam et de l'animisme, avec plus de six régions écologiques sous-tendues par des nuances géo-climatiques, démographiques et agro-pédologiques et ce malgré les velléités uniformisatrices de l'Etat moderne à travers les langues officielles importées et une centralisation abusive du pouvoir administratif et politique (1), le Cameroun a toujours été et reste une mosaïque dont chaque élément rentre en interaction dans le schéma de la mobilité des populations depuis les temps lointains (Hengue, 1994, : 132). En fait, le foisonnement ethnique apparaît ici comme un véritable obstacle à l'avènement de la nation ; surtout que l'exacerbation des tensions inter-ethniques suscitées ou attisées, éloigne chaque jour l'horizon de celle-ci en même temps qu'elle accentue les réflexes identitaires. Donc, si le Cameroun forme à l'évidence une grande société d'hommes et de femmes rassemblés sous les mêmes lois, il doit réactiver le vouloir-vivre en commun de ses communautés dont l'effritement fait apparaître aujourd'hui l'horizon comme indépassable. D’ailleurs en dépit du phénomène migratoire qui a favorisé les contacts entre les différentes composantes sociologiques du pays, il ne s'est opéré ni une intégration inter-ethnique, ni l'émergence d'une unité linguistique au niveau national, et. les courants migratoires spontanés ou imposés par des communautés guerrières puissantes et aguerries ont conduit plutôt à une juxtaposition d'entités ethniques les unes à côté des autres repliées chacune sur son identité et entretenant peu ou presque pas de commerce culturel entre elles (2). Ainsi les ethnies camerounaises se côtoient mais se méconnaissent, ainsi le Cameroun est-il un "village" dont les habitant s'ignorent, d'où les préjugés tenaces qui engendrent méfiance et mépris ; d'où les rivalités nourries aux complexes de toutes sortes qui se réactivent périodiquement et mettent les différentes composantes de la communauté nationale en situation de veillée d'armes (Kamto, 1994 : 226). Pour la commodité de l’analyse, nous allons ramener ce procès de construction nationale au Cameroun à deux thèses dont l'une extrémiste et l'autre médiane. 1 - La thèse extrémiste Cette thèse voit dans les politiques d'" unité nationale " du Président Ahidjo et d '" intégration nationale " du Président Biya, une clause de style si ce n'est un slogan creux. Elle est surtout le fait des auteurs bamiléké (3), à l'instar de Emmanuel Kengne Pokam (1986), du Professeur Maurice Kamto (1986, 1994), de Victor Kamga (1985) et plus récemment Kago Lelé (1996), etc.. Aussi, dans un ton raciste et quasi-belliciste où il se livre à l'apologie de l'ethnie bamiléké, Emmanuel Kengne Pokam estime-t-il qu'"autant Ahmadou Ahidjo dans son discours prolixe préchait inlassablement l'unité nationale, autant il ne ménageait aucun moyen dans sa pratique pour faire échec à cette unité". A preuve, "la primauté de l'intérêt particulier sur l'intérêt général" et surtout "l'affirmation du fait ethnique au détriment du fait national" avec en prime "la mise en accusation de l'entrepreneur camerounais", l'entrepreneur se ramenant à l'essentiel pour lui à l'homme bamiléké (4) Dans la préface à l'ouvrage de M. Emmanuel Kengne Pokam (1986), le Professeur Maurice Kamto va plus loin dans le ton : "M. Ahmadou Ahidjo apparaissait en effet comme le chantre de l'unité nationale au Cameroun. Mais il s'agissait bien simplement d'une apparence car à l'analyse, l'idée d'une unité nationale a abouti à son contraire. Elle a été minée par l'absolutisme du pouvoir qui entraîne l'intolérance politique, par l'artifice de l'"équilibre" et suprême fléau par l'ethnisme. Elle n'aura été qu'une arlésienne". Dans Collectif changer le Cameroun (1994 : 226-227), la charge est encore plus lourde et la récrimination plus forte contre le régime Biya "La volonté de domination ethnique prenant alors le pas sur le désir d'intégration, le processus de la formation d'une nation au Cameroun piétine, d'autant plus que l'histoire ne cesse d'infliger de nouvelles blessures à ce peuple camerounais (...). En effet, aucune période de l'histoire de notre pays ne révèle une volonté patente de favoriser l’émergence d’un corps homogène habité par une âme qui anime ses habitants et les enracine dans toute partie de son territoire. Ahmadou Ahidjo faisait illusion : derrière le discours d’unité nationale, il a d'une part entretenu le clivage Nord-Sud au Cameroun, en limitant au strict nécessaire les contacts entre le Nord islamisé sous l'hégémonie peul et le Sud christianisé, tenté par l'occidentalisation ; il est révélateur à cet égard qu'après 1/4 de siècle de règne sans partage, il n'ait pas décidé de relier ces deux parties du pays par des routes modernes (...). D'autre part, il a cherché une assimilation par soumission des populations non peul et non islamisées du Nord à l'hégémonie foulbé afin de présenter le Nord d'apparence homogène face à un Sud dont il reconnaissait fort bien les divisions. En fait il a davantage manoeuvré entre les ethnies qu'il ne s 'est réellement attelé à l'édification de la nation camerounaise qu'il exaltait dans ses discours. Et le parti unique n'a nullement servi de creuset à l'unité nationale comme il le pensait, sauf en apparence. Il était en définitive le " père " d'une introuvable nation. "Pareillement, le discours de l’intégration nationale " qui a succédé à celui de l’unité nationale " à partir de 1983 participe simplement au Cameroun depuis 10 ans. De fait, le tribalisme n'a jamais été aussi vivace au Cameroun qu'aujourd'hui ; théorisé puis érigé en doctrine de gouvernement, il a révélé la fragilité sociologique de l'Etat camerounais ainsi que l'éloignement de l'horizon de la nation chez nous". A ces propos qui nous semblent excessifs, la thèse médiane est plus nuancée. Elle voit dans l'intégration politique au Cameroun, un processus d'interaction et de contradiction d'une part incarné par le pouvoir central, et d'autre part la société symbolisée par la périphérie. C'est un phénomène social englobant qui met en jeu les normes collectives, les modèles culturels, les dynamiques de variance et de déviance. Dès lors, l'intégration politique peut être située à l 'interface de l'Etat et de la société, elle est un processus à la fois intérieur et externe aux sociétés locales (Sindjoun, 1994 : 31-32). 2 - La thèse médiane Elle est animée par Jean-François Bayart (1985 ; 1989), Pierre-Flambeau Ngayap (1983), Willard Johnson (1970), Jean-Pierre Fogui (1990), Luc Sindjoun (1994), Michel Banock (1992), Philippe Gaillard (1994), Moukoko Priso (1983 ; 1994), etc. Suivant Pierre-Flambeau Ngayap (1983 : 80-83), la recherche des grands équilibres géopolitiques a toujours été une constante dans la composition des gouvernements Ahidjo. Aussi veillait-il à ce que les représentations provinciales soient assurées, à ce que les grands équilibres géopolitiques soient respectés. Et, à l'intérieur de chaque province, il réalisait simultanément un micro-dosage qui se superposait aux macro-équilibres géopolitiques et permettait de mieux chevaucher les réalités socio-politiques que sont les ethnies. C'est ce que Jean-François Bayart (1985 ; 1989) a pu appeler à juste titre le " processus moléculaire de l'assimilation réciproque " opéré de février 1958 à novembre 1982 par le régime Ahidjo. Ces décennies ayant vu l'émergence d'une vaste alliance regroupant les différents segments régionaux, politiques, économiques et culturels de l'élite sociale. Dans le même sens, les propos de Philippe Gaillard (1994 ; 9) sont encore plus élogieux pour le régime Ahidjo : "Socialisme africain, libéralisme planifié, développement autocentré, démocratie gouvernante. De congrès du parti " unifié ", l'intitulé de la doctrine changea. Peu importe : la phraséologie fluctuante n'était que l'habillage de circonstance d'un pragmatisme essentiel charpenté par le sens de l'Etat. Le succédané d'idéologie d'Ahmadou Ahidjo, son grand dessein tenait en deux mots : l'unité nationale (...). La méthode était choisie : l'unification par le haut, par les structures. Toute l'histoire du Cameroun sous Ahidjo a été celle de l'unification de l'Etat et du parti, selon un processus dont les étapes ont été déterminées par le sens de l'opportunisme de celui qui en décidait (...). "Mais seulement, les mentalités ne pouvaient pas suivre à ce rythme. Les séquelles de la rébellion, les différences de culture entre le Nord soudano-sahélien et le Sud bantou, comme entre les Anglophones et les Francophones, les contentieux et rivalités opposant les quelques deux cents ethnies rendaient plus ardue que nulle part ailleurs la fusion nationale. Les progrès furent pourtant spectaculaires et chacun s'identifia bientôt comme Camerounais - ajoutant certes, la référence ethnique. La politique d'équilibre régional y contribua " Jean-Pierre Fogui (1990 :336 et SS) a donc raison pour dire que l'oeuvre d'intégration accomplie depuis l'indépendance au Cameroun est un phénomène surtout institutionnel, d'en haut, qui tarde à irriguer la société dans l'ensemble et à pénétrer les mentalités. Car, l’on ne peut parler d'une véritable intégration que dans la mesure où le sentiment d'identification et d'attachement des populations se tourne vers un repère national et non plus exclusivement ethnique ou régional. D'où il convient de distinguer avec Willard Johnson (1990 : 337) entre la construction de l'Etat (State-building) et la construction de la nation (nation-building). Cet auteur
estime que le Cameroun a remarquablement réussi dans la construction
de l'Etat mais pas la nation. La construction de l'Etat nécessitait
sans doute le schéma jacobin hérité de la colonisation
mais, celui-ci a échoué dans la construction de la nation,
qui est plutôt " une construction sociale et historique problématique
" suivant les termes de Michael Schudson (1992 : 79). B - L'ETAT-NATION, CONSTRUCTION SOCIALE ET HISTORIQUE PROBLEMATIQUE " Le bien le plus précieux que nous transmettons les uns aux autres, c’est l’appartenance à une communauté humaine ". La phrase est du politologue Michael Walzer. Pour Edward Shils, " Appartenir à un société politique est une nécessité de la nature humaine ". Mais de quelle communauté humaine s’agit-il? De quelle société politique? Aujourd’hui , alors que nous entendons parler de plus en plus d’institutions transnationales, de cultures frontalières, d’Etats qui se désintègrent, de sous-cultures et sous-nationalismes, de multiculturalisme et de métissage du monde, la question nous apparaît dans toute sa complexité. Identifier les limites d’une société est une tâche si difficile qu’elle devrait nous amener à nous interroger sur l’habitude qu’ont les spécialistes des sciences sociales de prendre l’Etat-nation comme unité de base de l’analyse. Toutefois, l’erreur commise par les théoriciens de la sociologie classique n’est pas d’avoir pris l’Etat-nation comme unité d’analyse, c’est de ne pas avoir vu une construction sociale et historique problématique aussi bien en Afrique qu’en Europe (voir Schudson, 1994 : 79-100 ). 1 - Contre le modèle unitariste européen, le modèle africain est plural L'Etat-nation a vu le jour dans la haute antiquité des peuples du monde d'Orient et d'Occident, à l'intérieur d'un contexte et d'une histoire qui avaient essaimé ses modèles dans ces champs culturels. L'Etat babylonien, persan ou greco-romain, l’Etat judéo-chrétien et islamo-arabe ont un air de famille dans leur conception territorialiste et ethniciste de la construction politique (Tshiyembe Mwayila, 1990 : 90). De ce fait, l’Etat-nation fut conçu en dehors de toute considération ethnique ou religieuse, son idéologie ambiante étant réductrice, unificatrice et universelle.. Importé alors en Afrique, il devait se trouver rapidement confronté aux difficultés d'administrer une population hétérogène par la langue, les comportements religieux ou les moeurs. Et, à des rares exceptions près, sa réponse fut partout la même : exalter l'homogénéité car qui dit Etat-nation dit Etat unitaire. Un Etat, une souveraineté, une nation, un peuple, une patrie, une langue, une culture, une histoire. L'Etat-nation n'admet pas d'altérité dans ses manifestations extérieures, dans l'espace public (Guyonmarc, 1993 : 52-53). Dès lors son introduction dans notre continent a constitué avec la colonisation une rupture totale dans la mesure où elle a été accompagnée de "logique et de mythologie" radicalement étrangères aux expériences africaines. Au modèle "logique" africain que nous dénommons "plural" et que nous retrouvons dans d'autres sociétés communautaristes, la modernité européenne a substitué un modèle nouveau. A l'image de Dieu catholique du Concile de Trente, omnipotent et omniprésent, mais extérieur et supérieur à ses créatures, on a pensé l'Etat, puis le marché, le code le territoire ou la personne. Ce modèle est dit "unitariste" parce qu'il repose sur la réduction des instances sociales dans l'unité imposée de l'institution qui les incarne (Le Roy, 1993 : 132 ; Birnbaum, 1992 : 423-432 ; Michalon, 1978). En d'autres termes l'idéologie de l'Etat-nation indo-européen et judéo-chrétien fait de l'Etat, l'essence territoriale d'une ethnie usant des rapports de force qu'il régente à sa philosophie et à sa vision du monde, par une politique de négation de l'autre ; l'assimilation. Mais, dans le contexte socio-politique actuel de l'Afrique noire, aucune ethnie - nation ne peut réaliser cette prouesse et cela implique pourquoi à tort ou à raison, toute tentative du pouvoir africain de s'identifier à une ethnie-nation provoque immédiatement des sursauts de révolte réelle ou diffuse de la part d'autres ethnies (Tshiyembe Mwayiba, 1990 : 90). Dans le cas du Cameroun qui nous intéresse ici, comment pouvait-on rêver d'une république une et indivisible quand on sait que de par sa diversité ethnique, ce pays est un véritable " habit d'Arlequin ", une Afrique en réduction, avec ses deux cent trente quatre ethnies, avec ses peuplades négritiques, arabes, bantoues et soudano-sahéliennes ? . Doit-on également continuer à célébrer les louanges de l'Etat-nation quand en Europe, on chante son oraison funèbre ? Ce continent ne s’oriente -t-il pas définitivement vers la décentralisation ? 2 - La crise de l'Etat-nation en Europe Comme les Européens subvertissent inconsciemment l'Etat dans le fait même de le proclamer souhaitable, les comparatistes de la sociologie historique sont en train de le rejeter involontairement à la périphérie tout en affirmant sa position centrale. Les appels à l'indépendance nationale venus ces derniers temps de Georgie, d'Estonie, de Croatie, etc pourraient nous conforter dans l'illusion d'accéder enfin à l'âge où chaque peuple aura un Etat à part (en propre), l'apothéose de l'Etat - nation, la fin de l'histoire. Or bon nombre d'indicateurs précurseurs laissent penser au contraire que nous allons, au-delà de l'effervescence actuelle des nationalismes, vers un effrondement général de l'Etat fort, unifié, centralisé, aux frontières bien délimitées qui avait commencé à s'imposer en Europe au XVIIIe siècle pour finir par servir de modèle au monde entier. La fluidité croissante du capital, de la main-d'oeuvre, des marchandises, de l'argent et des pratiques culturelles fait qu'aucun Etat n'a plus d'emprise sur ce qui se passe à l'intérieur de ses frontières (Tilly, 1992: 373). A de rares exceptions près, comme la Norvège ou l'Irlande, l'idée d'un Etat-nation culturellement homogène a toujours été un mythe qui aura permis à des Etats hétérogènes comme la France ou l'Espagne de privilégier un segment et une perspective seulement dans les affaires nationales. Bientôt, le temps où tout Etat européen pouvait régler la circulation du capital, de la main-d'oeuvre, des marchandises, de l'argent, des idées ou des pratiques culturelles à travers ses frontières, et où n'importe quel Etat pouvait garantir son homogénéité culturelle ne sera plus qu'un souvenir. Les idées, les prétentions et les pratiques des soit-disant Etats-nations disparaîtront d’elles même. Ces nations, étendues au sens des populations liées par une culture pourront fort bien survivre, prospérer et même se reformer, mais sans plus être rattachés à des Etats puissants (Tilly, 1992 : 374). Il est même
permis d’ailleurs de douter que la culture soit un facteur d’intégration
essentiel. Du reste, la plupart des sociologues et des historiens n’en
font nullement le principal mécanisme d’intégration des
sociétés nationales. Etudiant la Chine moderne, un chercheur
fait par exemple observer que, depuis 1949, le Parti Communiste exerce
son emprise sur la culture populaire des villages, mais que l’uniformité
culturelle aura finalement le plus progressé, " non pas sous
l’effet du matraquage idéologique qui a marqué les dernières
années de Mao, mais pendant les années cinquante, lorsque
ont commencé la réforme agraire et l’effort de collectivisation
" (Shue, 1988 : 65). Edward Shils (1975 : 14) constate lui aussi que
c’est à l’intégration économique et politique plutôt
qu’aux facteurs culturels que l’on doit l’intégration des masses
dans les Etats modernes. Donc, l’important est de prendre en compte la
problématique locale légitime en Afrique et au Cameroun
en vue d’un Etat multicommunautaire. II- MUTATIONS SOCIO-POLITIQUES, RIVALITES ETHNIQUES ET NECESSITE D’UN ETAT MULTICOMMUNAUTAIRE AU CAMEROUN (5) L'interrogation politique et scientifique sur l'identité est de retour. La profusion des titres dans ce domaine ces dix dernières années suffit à s'en convaincre. Outre les problématiques purement liées à des situations nationales, ce retour de l'identité à travers ses multiples avatars ethniques, régionaux, nationaux, communautaires et religieux traduit à la fois la remise en question des modèles institutionnels d'intégration et d'organisation unitaires à la française ou communautaristes à la nord-américaine, l'affaiblissement du modèle étatique occidental jusqu'ici largement considéré comme ayant vocation à l'universel et la déliquescence avancée des modèles développementalistes classiques postulant que la modernisation implique systématiquement la disparition de la tradition et des concepts identitaires " rétrogrades " qui lui étaient associés (ethnicité, culture paroissiale, communautarisme) (Darbon, 1995 : 8). Cette interrogation est d'autant plus urgente quand l'on sait que l'ethnicité est aujourd'hui au coeur des crises plus sanglantes non seulement en Afrique mais aussi dans l'ex-Yougoslavie, les anciennes républiques de l'ex-URSS (Arménie, Azerbaidjan, Russie, Tchetchénie) et les régions indiennes de certains pays d'Amérique latine. L'ampleur des conflits liés à l'ethnicité (les massacres cruels au Rwanda, les violences quotidiennes au Burundi voire les crises transitionnelles au Congo-Brazzaville) est telle que la question ethnique qui était perçue comme exclusivement africaine et relevant d'un répertoire prémoderne commence à être lue comme une des manifestations les plus spectaculaires du politique sur la scène internationale (voir Kellas, 1993). Néanmoins, cette crise de l'universalité de l'ordre politique ne va pas jusqu'à entamer la continuité de l'Etat en Afrique. En effet, en dehors de l'Erythrée et dans une moindre mesure le Somaliland, les exemples de sécession sont inexistants en Afrique depuis le début du processus de démocratisation. Les velléités sécessionnistes observées à Zanzibar, en Tanzanie, dans les provinces camerounaises du Nord-ouest et du Sud-ouest (6), dans les provinces du Shaba au Congo-Kinshasa, etc, ne constituent pas des tendances lourdes. En lieu et place de la sécession, ce qui est envisageable à court terme, c'est " le droit à l'autodétermination interne " (Oeter, 1994 : 1557-166), droit qui renvoit à la revendication par une fraction de la population d'une formule fédérale, régionale ou décentralisée de gestion de la démocratisation. C'est dans ce sillage que semblent s'inscrire dans une large mesure les demandes locales de redistribution du pouvoir dans la plupart des Etats africains (Sindjoun, 1995 : 25). Et, c'est
à ce niveau que l'ethnicité se démarque du nationalisme.
En effet, le discours du nationalisme s'articule presque toujours autour
de trois principes de base ainsi que le dit si bien Elie Kedounie (1992;
voir Kellas, 1993). Tout d'abord, le premier affirme que l’humanité
est naturellement divisée en nations. Ensuite, les caractéristiques
distinctives de ces nations peuvent être établies. Enfin,
le gouvernement des nations par elles-mêmes est le seul type de
gouvernement légitime. Aussi le nationalisme est-il synonyme de
revendication à l'autodétermination, à la création
d'une communauté politique distincte et souveraine pour chaque
nation, pour chaque peuple. Comme l'a écrit Ernest Gellner (1983),
l'objectif du nationalisme est de faire coïncider les frontières
de la communauté politique, c'est-à-dire à notre
époque, l'Etat, avec les frontières de la nation. Au contraire,
l'ethnicité n'entraîne pas cette quête de souveraineté
politique par les groupes sociaux qui se définissent par une même
identité ethnique. Ces groupes se contentent de revendiquer une
reconnaissance spécifique à l'intérieur des frontières
de l'Etat dans lequel ils vivent ou une reconnaissance qui dépasse
les frontières de plusieurs Etats (voir Martinello, 1995). A- LIBERALISATION POLITIQUE ET RIVALITES ETHNIQUES AU CAMEROUN Entre 1991 et 1994, l'on a assisté au Cameroun à une véritable explosion inter-ethnique qui s'est manifestée de plusieurs manières. Et d'abord par une sorte de débridement du discours ethnocentré avec des invectives à caractère " tribaliste " dans les lieux publics (marchés, services publics, bars, écoles, églises, etc...) "Toujours ces Bamiléké (...) vous les Bassa ! Encore des Béti ! Les Anglo alors ! Quant aux Nordistes " ! Tout un discours agrémenté d'expressions les plus injurieuses qui faisait que le locuteur se comporte toujours en agresseur. Des réactions spontanées et instinctives, on était passé à des formes plus élaborées et plus motivées des revendications ethnocentrées. Des mémorandums, des essais philosophiques et politiques, des articles des journaux avaient circulé pour dénoncer ou redouter toute forme d'hégémonie (politique, économique, religieuse) de l'un ou de l'autre groupe ethnique. Des groupes étaient montés au créneau pour sonner l'alarme de la marginalisation et de la persécution. Des chefs traditionnels s'étaient élevés pour clamer des revendications éminemment ethniques et récuser leur portion congrue du "gâteau national" (Collectif Changer le Cameroun, 1992 : 10-11). Peu avant même l'autorisation des partis politiques par les lois de décembre 1990, les rivalités ethniques s'étaient accentuées avec des accusations (par certains journaux privés d'obédience bamiléké, notamment, "Le Messager", "La Nouvelle Expression", "Challenge - Hebdo ", etc) sur les détournements des fonds publics et les nominations sur des hauts responsables de l'Etat, accusations visant surtout les Béti. Ce qui n’est pas étonnant en Afrique où le bilan de carrière d'un haut fonctionnaire se ramène souvent à la question de savoir quels avantages il a accordés aux siens. Les autorités étatiques le savent d'ailleurs, elles qui s'efforcent d'en tenir compte lors des nominations à des postes de responsabilités par l’institutionnalisation du principe hautement contestable de l'" équilibre régional ". Un ministre qui quitte le gouvernement est généralement remplacé par un ressortissant de la même ethnie ou de la même région. En outre, le jeu est sans règles écrites et parfois, le chef de l'Etat privilégie le groupe ethnique auquel il appartient (Ndi Mbarga, 1993 :234) Même en matière électorale, l'appartenance à la région à l'ethnie, ou à la ville, constitue généralement le critère au nom duquel le candidat est jugé apte à défendre les intérêts de sa localité, de sa région, de son ethnie d'origine. Lorsqu' apparaît une compétition entre deux candidats qui répondent à ce critère, on reprochera souvent à l'un d'eux d'avoir, par une alliance antérieure impie avec des gens d'autres régions traditionnellement rivales trahi les intérêts sacrés de l'ethnie (Hazoumé, 1972 : 21-22). C’est pourquoi l’on parle de plus en plus de la politisation de l’ethnicité ou de l’ethnicisation de la politique, l’objectif recherché étant l’accumulation. Les documents écrits dans la vague de la grande explosion de 1991 ont porté à l'attention du grand public camerounais plusieurs aspects de problèmes économiques rencontrés par les portes-paroles informels ou autorisés des différentes composantes de notre peuple. Nous n'en citerons que deux :
- ensuite la répartition du patrimoine national. Beaucoup se plaignent d'être exclus de la gestion des richesses nationales. Les arguments principaux sont toujours appuyés par la sous-représentation dans l'appareil de l'Etat, la dénonciation de la politique de l'aménagement du territoire, etc... (Nanda, 1994 : 87). "Notre problème (...) vient du fait que les dirigeants francophones ont trahi notre confiance et qu'il n'y a pas de transparence dans les affaires publiques. Au cours de ces 32 années, notre accord a été violé. On nous a privés de droits électoraux, marginalisés, traités avec suspicion, on a cantonné à des fonctions non essentielles notre participation à la vie de la nation (...) A la suite des manoeuvres et manipulations, nous sommes passés au statut de partenaires égaux à celui de peuple sous le joug". Cette opposition Anglophones - Francophones ne doit pas occulter les conflits Beti - Bamiléké, ceux opposant au Nord-Cameroun les Kirdi aux Peul voire les Arabes choa aux Kotoko dans la pointe septentrionale et plus récemment la révolte " sawa " contre les Bamiléké à Douala et dont le journal "Elimbi" se fait l'écho (7). Au sein même de la communauté anglophone, les conflits sont légion. Par exemple, M. Mope Simo (1997 : 225-241) a pu observer dans la plaine de Ndop (région du Nord-Ouest) les différentes formes de violence suscitées par les litiges fonciers entre plusieurs chefferies notamment Bafanji contre Bamunkumbit, Bamunkumbit contre Bali-Gashu, Bamunka contre ses voisins et Bali-Kumbat contre Bafanji; l’on peut également mentionner les antagonismes entre les deux régions anglophones nés de la peur de la minorité du Sud-Ouest de subir l’hégémonie du Nord-Ouest, du renforcement de la distinction du Sud-Ouest du fait de la richesse energétique de son sous-sol et de la concurrence entre les élites de deux régions pour la représentation légitime des Anglophones. De même, avec la libéralisation politique, la dissociation entre ethnie peul et islam est de plus en plus revendiquée au Nord-Cameroun par des groupes ethniques musulmans naguère soumis à l’instar des Mandara, Bornouan, Haoussa, Kanouri, etc... Ces rivalités ethniques trouvent généralement leur expression dans l’arène électorale ainsi que l’ont revélées les quatre consultations qui ont eu cours au Cameroun depuis la restauration du multipartisme et ce, malgré les dénonciations des fraudes par l’opposition, le parti au pouvoir, le RDPC, étant en passe de devenir un parti ultra dominant : les Beti et assimilés votent en majorité pour le RDPC, les Bamiléké et les Anglophones pour le SDF, les Bamoun pour l’UDC, les Bassa pour l’UPC (toutes tendances confondues), les Peul et Kotoko pour l’UNDP, les Kirdi et Arabes choa pour le RDPC, etc. Les associations
culturelles, à l’instar du Laakam bamiléké,
de la DCK (Dynamique Culturelle Kirdi, de l’Essingan beti, de l’ACGUI
(Association Culturelle Guiziga), etc, véritables groupes de pression,
en sont une autre forme d’expression. Et ce renouveau de la question ethnique
nous interpelle tous sur le type de communauté politique à
bâtir en Afrique à l'aube du troisième millénaire..
Dans tous les cas, il importe de considérer ce continent dans tout
son patrimoine matériel et spirituel, dans ses moeurs, dans ses
coutumes, dans ses langues et dans ses sentiments. C'est ce que Carlos
Lopes (1996 : 139-153) qualifie d’"Africanisation de la démocratie".
B - De la nécessité d’un Etat multicommunautaire au Cameroun et en Afrique Ainsi que nous venons de le voir, l'ethnicité constitue une des formes majeures de différenciation sociale et politique d'une part et d’inégalité structurelle d’autre part, des sociétés contemporaines. Elle repose sur la production et la reproduction de définitions sociales et politiques de la différence physique, psychologique et culturelle entre les groupes dits ethniques qui développent entre eux des relations de différents types (coopération, conflits, compétition, domination, reconnaissance, etc...). Donc elle est liée à la classification sociale des individus et aux relations entre groupes dans une société donnée. Parler d'ethnicité et des groupes ethniques en isolement total est aussi absurde que de parler du bruit d'applaudissements à une seule main. L'ethnicité ne peut émerger que lorsque des groupes ont un minimum de contacts entre eux et qu'ils doivent entretenir des idées de leur spécificité culturelle, physique ou psychologique réciproque afin de réduire leur existence en tant que groupe (Martinello, 1995 : 18) Mais si l'expérience africaine et notamment camerounaise peut nous apprendre quelque chose, c'est bien que l'identité ethnique est toujours plurielle, évolutive, transformable. Elle est un constuit permanent ; elle est investie de sens multiples ; elle est complexe parce qu'associant sans aucune exclusive des niveaux et des formes d'identité apparemment exclusifs et pourtant parfaitement vécus parce qu'en même temps cumulatifs et alternatifs (Darbon, 1995 : 8). Chaque individu peut se caractériser par plusieurs identités qui se matérialisent éventuellement de façon simultanée ou successive compte tenu du contexte historique, social, économique et politique. Par exemple, il peut se sentir à la fois camerounais, sawa, francophone, anglophone, africain ou arabe dans le cas où un de ses parents est de cette origine. Il peut être porteur de ses identités simultanément ou bien choisir celle qui convient le mieux à la situation particulière dans laquelle il est plongé. C’est cette ethnicité que depuis plus de trente ans, les partisans d'un Etat à parti unique ou régime militaire en Afrique, se sont déployés à juguler et de promouvoir l'unité nationale pour justifier le monopole du pouvoir par une poignée de personnes. Cette position a engendré dans la plupart des cas l'avènement des dictatures et le règne de la terreur. Ces inconditionnels du monopartisme ont pensé à tort qu'il serait possible d'étouffer l'ethnicité, soit par la persuasion, soit par la contrainte, afin de modeler une nation servile. Ils se sont lamentablement trompés ( Oyowe, 1991 : 69). Et le renouveau de conflits ethniques, de rebellions armées et les replis identitaire qui accompagnent le processus démocratique est là pour l'attester. Aussi les problèmes relatifs à la question nationale ne peuvent-ils plus être posés de la même manière aujourd'hui qu'ils étaient pendant la colonisation (Dieng, 1995 : 1 ; Martin, 1995). En fait, le contexte ethnique constitue une dimension essentielle des modes d'organisation et de perception de soi en Afrique car, sur le plan historique, c'est le cadre ethnique ou tribal qui a assuré (et continue à assurer) la structure fondamentale de l'héritage culturel, spirituel et artistique des populations africaines. Le bagage ethnique de l'africain moyen consiste essentiellement en un mode de vie et une perception du monde, comme peuvent l'être les structures de l'Etat dans les sociétés où la nationalité et l'élément ethnique ont fusionné en une entité commune (Ole Balogun, 1993 : 61). Et dans la mesure où l'ethnie a vocation à promouvoir l'intégrité politique, économique et culturelle de chacun des groupes constitutifs de la société dont elle relève, à y favoriser le retour à la confiance, à l'initiative, à la créativité sociale, à plus de solidarité et, à conjurer ce faisant les forces anomiques, entropiques et centrifuges de la structure globale, elle apparaît comme un argument indispensable pour la mise en oeuvre et la promotion d'un développement juste, harmonieux et par conséquent durable de l'Etat (Nkoth Bissek, 1994 : 236). Donc, l’actuel blocage des pays africains apparaît dans une large mesure de nature culturelle. La culture politique des populations du continent noir reste en grande partie une culture régionale, villageoise, ethnique ou religieuse, alors que les institutions en place correspondent à une culture politique tout autre, de type national. Plus concrètement le pouvoir central est privé de la base indispensable que devrait constituer une culture nationale. Ces institutions doivent alors se réconcilier avec les solidarités existantes africaines au lieu de les affronter (Michalon, 1978 : 34-35). Aussi, loin d'être la cause de l'instabilité actuelle de l'Afrique, le facteur ethnique pourrait, s'il était valablement géré, jouer un rôle déterminant dans l'indispensable réorganisation des Etats africains ; il pourrait, en effet, assurer une véritable participation aux prises de décisions politiques. Loin d'être archaïques et rétrogardes comme certains l'ont prétendu, les racines ethniques et culturelles des peuples africains offrent une voie privilégiée de mobilisation de leur fidélité et de leur énergie en vue de l'édification des nations, à condition que la dimension ethnique de leur vie soit réellement intégrée à la structure de l'Etat. D’ailleurs,
l’on s’est déliberemment servi de la culture comme instrument de
l’intégration nationale, mais ce n’est pas le seul moyen d’y parvenir,
ni même un moyen suffisant. Ce n’est peut-être même
pas un moyen nécessaire. Par exemple, la Suisse continue d’exister,
alors que ses cantons sont profondément attachés aux intérêts
locaux, que sa population se partage entre quatre grands groupes linguistiques,
et que " les Suisses n’ont pas beaucoup investi dans la nation "
(Bendix, 1992). En Italie, l’intégration s’est opérée
sous l’effet des relations personnelles clientélistes qui se sont
instaurées entre le pouvoir central et les notables locaux, en
l’absence de toute culture nationale commune (Sidney Tarow, 1977). CONCLUSION Dès lors, quelles conclusions faut-il tirer de cette analyse quant au chemin à suivre par l'Afrique vers l’intégration politique? Tout d'abord que ce n'est pas l'illusion d'un Etat-nation qui mérite plus d'attention. Le but à atteindre ici est celui de réaliser la synthèse ou mieux la réconciliation entre l'Etat post-colonial sans nation et les ethnies-nations sans Etat. C'est au prix de cette réconciliation que l'Etat et les ethnies se reconnaîtront mutuellement. Et cette reconnaissance réciproque est la condition sine qua non du dépassement de l'Etat - territoire d'une ethnie au profit de "l'Etat-espace politique, économique, social et culturel d'équilibre entre des individus et les ethnies" que propose Tshiyembe Mwayila (1990 : 93; Michalon, 1978 : 35 et SS) et qui suppose d'une part que l'ethnie-nation en accédant au statut de communauté renonce à " l'Etat-espace " comme l'unique cadre de vie politique national des individus et des communautés ; d'autre part que l'Etat renonce lui aussi à toute velléité de négation ou de destruction de l'ethnie-nation. Le résultat serait l'acceptation officielle d'un Etat multicommunautaire ou " une nation à polarisation variable ". C'est donc la région ou la communauté qui doit être mise au plan, c'est-à-dire en d'autres termes, la zone géographique peuplée par un groupe distinct de gens qui partagent les mêmes valeurs socio-culturelles, des moyens similaires de production et de subsistance et un attachement à un système traditionnel bien ancré d'auto-organisation politique (Sven Kühn Von Burgsdorff, 1992 : 63). Mais cette communauté ne doit pas être purement ethnique, liant le droit du sol au droit du sang. Une telle conception implique le risque d'intolérance et d'exclusion . Il faut souhaiter au contraire, que dans la vie quotidienne, des populations d'origines différentes apprennent à cohabiter, à s'entraider, à coopérer, à respecter leurs différences (Conac, 1993 :504-505). Emmanuel Akika (Collectif Changer le Cameroun, 1992 : VI-VI) parle d’"inter-ethnicité". L'Etat devra alors se soucier de mettre en place un réseau scolaire de sorte que l 'école serve de creuset intégrateur et qu'elle initie les agents eux-mêmes, par une pédagogie adaptée aux méthodes démocratiques lesquelles supposent un recours à la décentralisation et aux procédures de l'Etat de droit pour neutraliser les revendications ethniques, sécessionnistes ou irrédentistes. D'où le recours au modèle consociétal qui permettra aux groupes ethniques d'une part, de bénéficier d'un maximum d'autonomie pour ce qui concerne leurs affaires courantes, et d'autre part de pourvoir à leurs délégués au niveau des instances fédérales. Nous sommes là à mi-chemin entre la "tradition nationaliste" qu'oppose Achille Mbembe (1986 : 48) à la "tradition intellectuelle indigéniste" (8). L’amarre vient d’être larguée au Cameroun avec la réforme constitutionnelle du 18 janvier 1996 qui institue un Etat unitaire décentralisé en même temps qu’elle reconnaît les droits des autochtones et protège les minorités. Il reste à mettre en pratique ce train de mesures.
NOTES 1- Avec la réforme constitutionnelle du 18 janvier 1996, le Cameroun est devenu un Etat unitaire décentralisé. 2- Samuel Eboua (1995 : 81) a raison pour dire qu'il faut un minimum de deux ou trois générations pour que le pays soit réellement bilingue ; à la seule condition que la pratique du bilinguisme se généralise dans l'enseignement primaire, et que l'accent soit mis sur la pratique quotidienne de ces deux langues au lieu de se contenter de la traduction des thèmes et versions. Mais en attendant, la partie angloghone du pays s'exprime en anglais, à peine en français ; et la partie francophone en français, et difficilement en anglais. De part et d'autre, l'effort pour s'exprimer dans l'autre langue n'est perceptible que chez le personnel de l'administration et demeure pratiquement nul au niveau des masses. Même au niveau de l'administration, la loi du grand nombre jouant, l'impression qui prévaut est que les jeunes cadres anglophones font plus d'efforts pour s'exprimer en français que le font leurs collègues dans le sens inverse. 3- Sûrement pour défendre leur groupe ethnique dans la mesure où de par leur surface démographique et financière, de par leurs capacités d'organisation et de discipline, les Bamiléké font peur aux autres ethnies camerounaises qui redoutent que définitivement, ces derniers n'assayent leur hégémonie politique au Cameroun ; d'où tous les artifices pour leur barrer l'accès à l'Etat ; il ne faut pas également perdre de vue que la diaspora commerçante bamiléké dispersée dans les principaux centres urbains du pays a souvent été victime des persécutions des autres ethnies. Voir (Mouiche, 1996 :190 ; 1997 : 316-317 ; Mbembe, 1993 : 345-377 ; Kamga, 1985 : 35). 4- On ne saurait expliquer le comportement économique des Bamiléké par le fait même qu'ils sont bamiléké car, être bamiléké ne signifie nullement posséder des qualités individuelles supérieures aux autres : vertu du travail, épargne, entraide, etc... Il s'agit là d'une tautologie qui n'explique rien. En fait, le comportement socio-économique des Bamiléké ne renvoie pas à une essence ethnique mais à un type de société où la plupart des statuts sociaux ne sont pas donnés par la naissance mais, acquis par des initiatives individuelles dans un contexte d'anomie (au sens mertonnien du terme) généralisée (Mouiche, 1997). De même, s'il est incontestable que les Bamiléké maîtrisent les secteurs du commerce et du transport, il n'en demeure pas moins qu'ils ne contrôlent pas toute l'économie camerounaise. D'ailleurs, tout le secteur tertiaire (qui inclut donc le commerce et le transport) ne représente qu'une part marginale de cette économie dominée plutôt par le secteur primaire. En effet, si le contrôle d'un secteur d'une économie (l'épicerie en l'occurrence) suffisait pour dominer l'économie d'un pays, on en conclurait que ce sont les épiciers et les taxis arabes qui contrôlent l'économie française, ou que ce sont les commerçants indo-pakistanais qui contrôlent l'économie britannique. En dehors des produits vivriers dont l'importance n'échappe à personne mais qui ne sont pas quantifiés, l'économie repose également sur les produits de rente (café, cacao, coton, etc...). Par exemple l'élevage et la commercialisation de ses produits dérivés dont les ressortissants de la partie septentrionale du pays jouissent du monopole sont aussi importants. Il en va de même du coton. Ces mêmes "Nordistes" sont également présents dans le secteur du commerce et du transport. De même, le pays bamoun et les alentours de Foumbot, avec leurs sols volcaniques fertiles, sont réputés pour leurs productions vivrières, contribuant de façon significative à l'alimentation des centres urbains comme Douala ou Yaoundé (Banock, 1992 : 91-92) 5- Voir mon article sur "Mutations socio-politiques et replis identitaires en Afrique : le cas du Camerou"n in African Journal of Political Science, Vol 1, n° 2, déc. 1996 6- Pour Piet Konings (Politique Africaine n° 62, 1996 : 25-34) "le problème anglophone" demeure le problème crucial auquel fait face l'Etat camerounais post-colonial soucieux de forger un Etat-nation stabilisé. 8-
Suivant Achille Mbembe, la tradition intellectuelle indigéniste
construit le politique en se référant constamment à
la "multitude des tribus" qui peuplent le Cameroun. Elle les chiffre
par centaines, avec des langues, des traditions et des moeurs différentes.
Dans ses représentations, le Cameroun est un pays "extrêment
fractionné" qui "ne constitue pas une unité géographique
naturelle". Peuplé de "races les plus différentes,
il ne constitue pas une communauté politique" .
BIBLIOGRAPHIE 1 - Banock (M), Le processus de démocratisation en Afrique : le cas du Cameroun, Paris, L'Harmattan, 1992 2 - Bayart (J.F,) L'Etat au Cameroun, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1985, 2e édition 3 - Bayart (J.F), " La Société politique camerounaise " in Politique africaine n° 22, paris, Karthala, 1986 4 – Bayart (J.F), L’Etat en Afrique. La politique du ventre, Paris, Fayard, 1989 5- Birnbaum (P). " Nationalismes : la comparaison France/Allemagne " in Revue Internationale des Sciences Sociales n° 133, Paris, UNESCO/éres, août 1992. 6 - Breton (R.J.L), Les ethnies, Paris, PUF, 1992, 2e édition. 7 - Chazan (N), " Africa’s Democratic Challenge : Strenghening Civil Society and the State " in World Politicy Journal, Spring, 1992. 8 - Chrétien (J.P), " Les racines de la violence contemporaine en Afrique " in Politique Africaine n° 42, Paris, Karthala, juin 1991 9 - Collectif Changer Le Cameroun, Le Cameroun éclaté ? Anthologie des revendications ethniques, Yaoundé, Edition C3, 1992 10 - Collectif Changer Le Cameroun, Ethnies et développement national. Actes du Colloque de Yaoundé, Yaoundé, Edition du CRAC, 1994 11 - Conac (G) (dir), L'Afrique en transition vers le pluralisme politique, Paris, Economica, 1993. 12 - Darbon (D) (dir), Ethnicité et nation en Afrique du Sud. Imageries identitaires et enjeux sociaux, Paris, Karthala, 1995. 13 - Dieng (A.A), Question nationale et ethnies en Afrique noire : le cas du Sénégal, papier présenté au Colloque de la 8e Assemblée Générale du CODESRIA, Dakar, 26 juin -2 juillet 1995 14 - Diouf (M), Sénégal : les ethnies et la nation, Paris, L'Harmattan, 1994 15 - Eboua (S), Ahidjo et la logique du pouvoir, Paris, L'Harmattan, 1993 16 - Eghosa Osaghae (edited by), Between State and Civil Society in Africa, Dakar, CODESRIA book series, 1994 17 - Fogui (J.P), L'intégration politique au Cameroun. Une analyse centre-périphérie, Paris, LGDJ, 1990 18 - Gaillard (Ph), Ahmadou Ahidjo. Patriote et despote, bâtisseur de l'Etat camerounais, Paris, Jeune Afrique livres, 1994 19 - Gaillard (Ph), Le Cameroun, Paris, L'Harmattan, 1989, 1 et 2. 20 Geschiere (P), Konings (P), Itinéraires d'accumulation au Cameroun . Pathways to accumulation in Cameroon, Paris, ASC/Karthala, 1993 21 - Geschiore (P), " Paysans, régime national et recherche hégémonique. L'implantation de l'U(N)C, le "Grand parti national " dans les villages maka " in Politique Africaine n° 22, Paris, Karthala, 1986 22 - Guyonmarc (C), " Les facteurs à la base des préjugiés " in Le Courrier ACP-CEE, Bimestriel n° 140, juillet - août 1993 23 - Hazoume (G.L), Idéologies tribalistes et nation en Afrique : le cas dahoméen, Paris, Présence africaine, 1972 24 - Kengne Pokam (E), La problématique de l'unité nationale au Cameroun, Paris, L'Harmattan, 1986 25 - Lopes
(C), " The Africanisation of Democracy " in Africa Journal of Political
Science, Vol 1, n° 2, december 1996 26 - Martin (D.C), Coulon (C) Les Afriques politiques, Paris, Editions la Découverte, 1991 27 - Martinello (M), L'ethnicité dans les sciences sociales contemporaines, Paris, PUF, 1995, 1ère édition 28 - Mbembe (A), " Pouvoir des morts et langage des vivants. Les errances de la mémoire nationaliste au Cameroun " in Politique Africaine n°22, Paris, Karthala, 1986 29 - Mbembe (A), La naissance du maquis dans le Sud Cameroun (1920-1960), Paris, Karthala, 1996 Michalon (T), Quel Etat pour l’Afrique, Paris Présence Africaine n° 107, 3e trimestre 1978. 30 - MCCarthy (S), " Développement et héritage politique africain " in Le Courrier ACP_CEE n° 128, juillet - août 1991 31 - Médard (J.F) (études réunies et présentées par), Etats d'Afrique noire. Formation, mécanismes, crise, Paris, Karthala, 1991. 32 - Mouiche (I), Ethnicité et pouvoir au Nord-Cameroun, papier présenté au Colloque de la 8e Assemblée Générale du CODESRIA, 26 Juin-2 Juillet 1995 in publié inLaw and Politics in Africa, Asia and Latin America, N°2 ,1997. 33 - Mouiche (I), " Mutations socio-politiques et replis identitaires en Afrique : le cas du Cameroun " in Revue Africaine de Science Politique. African Journal of Potitical Science Vol1, N° 2, décembre 1996 34 -Nchoji Nkwi (P), B. Nyamnjoh (F) (edited by), Regional Balance and National Integration in Cameroon. Lessons Learned and the Uncertain Future. Equilibre régional et intégration nationale au Cameroun. Leçons du passé et perspective d'avenir, Leiden, Yaoundé, ASC/Icassrt, 1997 35 - Ndi Mbarga (V), Ruptures et continuités au Cameroun, Paris, L'Harmattan, 1993 36 - Ngayap (P.F), Cameroun qui gouverne ? De Ahidjo à Biya, l'héritage et l'enjeu, Paris, L'Harmattan, 1983. 37 - Adebayo. O. Olukoshi and Osita Agbu, The Deepening Crisis of Nigerian Federalism and the Future of the Nation-State, CODESRIA, 8th General Assembly, Dakar, 26 june - 2 july 1995 38 - Oyowe (A), " Un point de vue personnel : construire la démocratie sur le tribalisme " in Le Courrier ACP/CEE, Bimestriel n° 128, juillet - août 1991 39 - Okwudiba Nnoli, Ethnic Conflicts and Democratization in Africa, CODESRIA, 8th General Assembly, Dakar 26 june-2 july 1995 40 - Ole Balogun, " La société tribale est-elle un atout ou un handicap pour l'Afrique " in Le Courrier ACP-CEE, Bimestriel n° 140, juillet - août 1993 41 - Ossebi (H), Ethnicité, logiques partisanes et crises transitionnelles en Afrique : le cas du Congo, Dakar, CODESRIA, 8e Assemblée Générale, 26 juin -2 juillet 1995 42 - Prunier (G), " Violence et histoire en Afrique " in Politique Africaine n° 42, juin 1991 43 - Politique Africaine n° 62, Le Cameroun dans l'entre 2, Paris, Karthala, 1996. 44 - Rupnick (J) (dir), Le déchirement des nations, Paris, Seuil, 1995 45 - Sharawy Helmy, The Conflict between Islamic Fundamentalism and the National-State in Arab North Africa, Dakar, CODESRIA, 8th General Assembly, 26 june - 2 july 1995 46 - Schudson (M) " La culture et l'intégration des sociétés nationales " in Revue Internationale des Sciences Sociales n° 133, Paris UNESCO/éres, août 1992 47- Sindjoun (L), Construction et déconstruction locales de l'ordre politique. La socio-genèse de l'Etat, thèse de doctorat d’Etat en science politique, Université de Yaoundé II-Soa, 1994 48 - Su (A), Nationalism and -Nation Building in Africa, Basilea Publications, Switzerland, 1992 49 - Sven Kühn Von Burgsdorff, " La démocratie consociationnelle : un nouveau concept pour l'Afrique " in Le Courrier ACP_CEE, Bimestriel n° 134, Juillet-août 1992 50 - Tylly (Ch), " Prisonniers de l'Etat " in Revue Internationale des Sciences Sociales n° 133, Paris, UNESCO/éres, août 1992 51 - Tshiyembe Mwayila, L'Etat post-colonial, facteur d'insécurité en Afrique, Paris, Présence Africaine, 1990. 52 - Warnier (J.P), l’esprit d’entreprise au Cameroun, Paris, Karthala, 1993.
©
The ideas and opinions expressed in this publication are those of the
authors ©
Les opinions exprimées dans cette publication engagent la responsabilité
des auteurs |