Chapitre
7
LA RDC, REPERE DES FORCES NEGATIVES
" L'élimination
des sources de tensions et de guerres ainsi que l'instauration d'une
paix juste et durable, voilà l'exigence et la responsabilité
de tous les peuples ".
Anonyme
7.1. La première guerre
Les évènements douloureux qui se sont déroulés
au Rwanda en 1994 et qui ont vu environ un million de personnes massacrées
simplement parce qu'elles étaient Tutsi ou Hutu modérés,
allaient avoir des conséquences graves pour la RDC.
En effet, les provinces du Nord-Kivu et Sud-Kivu se sont vues envahies
par une foule de réfugiés évaluée à
près de 3 millions de personnes. Outre la destruction de l'écosystème
de ces provinces, ces réfugiés vont compliquer davantage
le conflit ethnique déjà brûlant dans les Kivu,
et semer l'insécurité contre la population.
Le plus grave, c'est que parmi ces
réfugiés, environ 200.000 sont des militaires des Ex-Forces
armées rwandaises du feu président Habyarimana et des
interhamwe, impliqués dans le génocide rwandais. Non seulement
ils ne furent pas désarmés, mais ils bénéficièrent
du soutien des autorités zaïroises pour lancer des attaques
contre le nouveau régime installé dans leur pays d'origine.
Le pouvoir du Maréchal Mobutu soutint dans le même temps
les rebellions ougandaise de l'ADF et Burundaise du CNDD-FDD. Tout ceci
eu pour conséquence de liguer ces trois pays contre le Zaïre.
Les relations furent particulièrement tendues avec le Rwanda,
dont les nouveaux dirigeants étaient (et sont toujours) déterminés
à tout faire pour empêcher la répétition
d'un nouveau génocide dans leur pays. On peut lire, à
cet effet : " Depuis 1996, le Rwanda était confronté
à un problème de sécurité incontestable,
surtout dans les trois préfectures de l'Ouest, touchées
par des opérations commando qui, du moins en partie, partaient
du territoire zaïrois " (62).
Dans une résolution votée le 16 mai 1995, le parlement
européen se déclare " effrayée par la responsabilité
du Zaïre qui facilite la réorganisation des bandes d'extrémistes
et le passage clandestin des armes ". Au cours de la séance
un eurodéputé belge, l'Ecologiste Magda Aelvoet, avait
déclaré : " Mobutu s'intéresse seulement au
désordre et cherche un rôle international mais ne peut
pas régler le conflit ". Pour sa part, Madame Andrée
Léonard, membre du Parti Libéral belge (PRL) avait exigé
des pressions sur Mobutu " pour qu'il cesse d'être une plaque
tournante du trafic d'armes " (63).
Le 20 mai 1996, c'est au ministre des Affaires étrangères
belge de l'époque, M.Eric Dericke, de monter au créneau
dans une interview au journal La Wallonie. L'homme d'Etat belge déclare
: " Le rôle du Président-Fondateur est vraiment néfaste
dans cette région. Je le dis ouvertement. Ce qu'il produit comme
misère par l'importation des armes, par le déplacement
de sa propre population en excitant les Rwandais probablement, en créant
la possibilité d'une action conjointe des armées rwandaise
et burundaise me fait penser que c'est un pyromane ". Intervenant
au lendemain d'un entretien avec George Moose, sous-secrétaire
d'Etat américain chargé de l'Afrique, M.Dericke se félicite
de ce que " les Etats-Unis aient tapé du point sur la table
car le seul homme qui ne s'occupe pas de la pacification de cette région
et qui rend la situation compliquée, c'est Mobutu. " Le
ministre belge poursuit, prémonitoire : " C'est l'Ouganda
et la Tanzanie qui sont en jeu. Croyez-vous que Museveni va encore supporter
un tel drame ? " (64).
Cette révolte occidentale vient, en fait couronner des échanges
verbaux particulièrement virulents entre le Rwanda et le Zaïre
depuis le début 1995. Evoquant les attaques des Interhamwe qui
viendraient du Zaïre, lors d'un discours prononcé à
Tambwe le 19 février 1995, le général Paul Kagame,
alors vice-président du Rwanda, déclarait : " Je
souhaite de tout mon cur que ces attaques aient lieu ! Qu'ils
essaient ! Je ne le cache pas. Qu'ils essaient" (65).
Et, au moment où M.Roberto Garreton, Rapporteur spécial
des Nations-Unies sur les droits de l'homme au Zaïre, recevait
de nombreux rapports sur les Interhamwe qui traverseraient la frontière
zaïro-rwandaise pour venir tuer les rescapés du génocide
rwandais faisant de nombreux morts, un parlementaire mobutiste, M.Vangu
Mambweni (le même !), affirmait le 2 mai 1996 que le parlement
serait disposé à donner son accord pour déclarer
la guerre au Rwanda si on le lui demandait " (66).
La tension monte, la presse rwandaise se déchaîne. Sous
le titre " Une guerre que le Zaïre dirigera contre le Rwanda
emportera le régime Mobutu ", le journal Ukuri n°4 de
mai 1996 soutient que " Kigali appelle de tous ses vux que
cette guerre éclate pour en finir avec les réfugiés
". De son côté, le journal Amani n°8 écrit
: " Si le pourrissement actuel de la situation, caractérisée
par des raids, accrochages, meurtres et massacres, continue, la guerre
entre le Rwanda et le Zaïre est inévitable ". Pour
sa part, Rwanda Libération n°17 de juillet 1996 parle de
" la réplique de l'Armée patriotique Rwandaise (APR)
et ainsi, la région des grands-lacs assistera à la fin
de Mobutu " (67).
Ce climat de tension sera aggravé par les événements
d'épurations ethniques au Kivu dont nous avons parlé au
chapitre premier. Une chronique s'impose pour mieux situer les faits
au cours de l'année 1996 :
- le 12 février, les violences ethniques continuent dans le Masisi.
Hutu et Tushi de Sake fuient les attaques des Hunde ;
- le 22 mars a lieu la présentation au conseil de sécurité
de l'ONU du premier rapport de la commission internationale d'enquête
au sujet des livraisons d'armes aux Ex-Far et Interhamwe au Zaïre
;
- le 31 mars, suite aux combats au Masisi, des milliers de personnes
d'origine Banyarwanda sont expulsées vers le Rwanda. Le président
Bizimungu rend visite à ces réfugiés installés
dans un camp à Gisenyi ;
- le 29 avril, le conflit de Masisi s'amplifie et s'étend à
Rusthuru, provoquant des déplacements massifs des populations
civiles. Le gouvernement rwandais lance un appel à la communauté
internationale afin d'arrêter les violences contre les Banyarwanda
zaïrois dont 6500 se réfugient au Rwanda ;
- le 14 avril, a lieu le massacre des centaines de réfugiés
Tutsi dans un monastère à Mokoto par des réfugiés
Hutu rwandais. Les survivants se mettent sous la protection du Mwami
Hunde Bashali à Mweso ;
- le 24 mai l'Ambassadeur du Rwanda à l'ONU demande au Conseil
de sécurité de prendre une action immédiate pour
arrêter " le génocide à l'Est du Zaïre
" ;
- le 3 juin, le gouvernement zaïrois écrit au conseil de
sécurité de l'ONU pour préciser que les affrontements
de Masisi constituent une affaire interne au Zaïre ;
- le 15 août, le journal gouvernemental rwandais La Nouvelle Relève
n°325 parle de " génocide sous incubation à Mulenge
". A la même époque, des milices Maï-Maï
Bafulero, dépendant d'Anzuluni Bembe, vice-président du
parlement de transition, s'attaquent aux Banyamulenge et les chassent
de leurs villages ;
- le 9 septembre, commence le flux de réfugiés Banyamulenge
vers la frontière rwandaise ;
- le 13 septembre éclate la fameuse " révolte de
Banyamulenge ".
Le gouvernement zaïrois accuse "les bandes armées Banyamulenge"
d'attaquer le Zaïre à partir du Burundi, et le Rwanda de
les aider et les entraîner ;
- du 22 au 24 septembre, vive tension entre le Zaïre et le Rwanda.
Fusillade et bombardement entre Cyangugu et Bukavu. Le journal Le Phare
n°582 du 24 septembre titre : " Le Zaïre et le Rwanda
au bord de la guerre ! "
- le 15 octobre, le vice-gouverneur du Sud-Kivu, M.Lwabanji, lance un
ultimatum aux Banyamulenge de quitter leurs maisons dans un délai
d'une semaine ;
- le 17 octobre a lieu la première vraie bataille militaire :
les commandos de la DSP et du Sarm, soutenus par les ex Far, affrontent
à Uvira les rebelles Banyamulenge, appuyés et encadrés
par le 117ème bataillon d'infanterie de l'Armée Patriotique
Rwandaise sous le commandement du lieutenant colonel Fred Ibingira.
Uvira tombe ;
- le 29 octobre, les troupes de l'APR et les rebelles Banyamulenge prennent
Bukavu ;
- le 30 octobre, un communiqué de la présidence rwandaise
déclare que " si le Zaïre veut expulser les Banyamulenge,
qu'il abandonne également leur territoire en faveur du Rwanda
". La première guerre avait ainsi commencé
(68).
Pourtant, tout ceci était bien prévisible-et, donc, évitable.
Témoin, cet article visionnaire d'u journal zaïrois qui,
après avoir rappelé que c'est l'armée tanzanienne
qui avait chassé Idi Amin du pouvoir en Ouganda se demandait
si "les deux pays (la Tanzanie et l'Ouganda) ne vont-ils pas être
tentés de rééditer leur exploit, avec désormais
en renfort les armées rwandaise et burundaise" pour renverser
le régime Mobutu ? (69).
7.2. La deuxième guerre
"
Jusqu'où
notre entêtement ne pourrait pas aller pour que les mêmes
causes ne produisent pas les mêmes effets "
Kenge Mukengeshayi
Comme nous l'avons démontré,
après la victoire des armées coalisées contre le
régime Mobutu, les provinces du Nord-Kivu et Sud-Kivu ont continué
à brûler. Si les Maï Maï ont réussi à
y mettre à l'épreuve la nouvelle armée afdélienne,
c'est aussi parce qu'ils jouissaient du soutient accru des ex-Far, des
Interhamwe et des FDD-CNDD.
Dans un article au Soir de Bruxelles, Colette Braeckman affirme que
" l'Ouganda et le Rwanda constataient que la sécurité
de leurs frontières étaient moins assurée que jamais
: les incursions des guérillas ougandaises s'étaient intensifiées,
et au Rwanda, traversant la frontière du Kivu, les Interhamwe
multipliaient les attaques génocidaires ". Analysant les
causes de la seconde guerre, la journaliste belge estime que "
certains reproches sont fondés : l'insécurité aux
frontières est bien réelle, tout comme le fait que des
commandants congolais, dans le Masisi, ont attisé des sentiments
anti-tustsi. Les Tutsi Banyamulenge qui refusèrent d'être
dispersé et dilués dans l'ensemble de l'armée ont
subi des vexations, entre autres de la part des militaires Katangais,
et la question de leur nationalité n'a pas été
résolue en priorité ".
Madame Braeckman poursuit : " Au Nord-Kivu, le commandant Ondekane
lui-même assure que la révolte de la dixième brigade
était due à la frustration d'hommes sans cesse par monts
et par vaux, essayaient de poursuivre les miliciens Hutus
".
Selon le même article, le Rwanda affirme que " 10.000 Interhamwe
avaient été secrètement entraînés
sur la base militaire de Kamina, ainsi que dans le Masisi " (70).
Au cours d'un point de presse tenue devant un panel de journaliste congolais
à Kigali en août 2001, le Général James Kabarehe,
a abondé dans le même sens, en affirmant qu'à l
époque où il commandait l'armée congolaise, Laurent-Désiré
Kabila avait mis en place une structure militaire parallèle qui
prenait des décisions que lui-même ignorait. Cette structure
aurrait apporté un soutien accru à plusieurs mouvements
rebelles rwandais dont l'Alir.
En outre, le rapport de la Commission internationale d'enquête
sur le Rwanda, rendu public en novembre 1998, déclare : "
La Commission est convaincue que les ex-Far et les Interhamwe ont continué
à recevoir des armes et des munitions provenant à la fois
de leurs relations étroites avec d'autres groupes armés
en Angola, au Burundi, en Ouganda et ailleurs, et plus récemment
en provenance de la RDC. Cela en dépit de l'embargo sur les armes
imposé contre eux par le Conseil de sécurité ;
un embargo qui reste en vigueur depuis le génocide en 1994 ".
Ce qu'on peut dire ce que la deuxième guerre était prévisible
et également évitable. Le 1er juin 1998, Jeune Afrique
Economique tirait la sonnette d'alarme : " Pour des raisons de
politique intérieure, le gouvernement rwandais pourrait être
tenté de faire des opérations coups de poing en territoire
congolais afin de détruire les sanctuaires de la guérilla
ou pour soutenir, en cas de besoin, la révolte imminente des
Banyamulenge " (71).
Notes
(62) S.Marysse et F.Reyntjens, " Afrique des Grands-lacs
; Annuaire 1996-1997 ", p.53.
(63) Toutes ces citations sont tirées d'une
dépêche de l'agence Belga, publiée par le Soft n°
469 du 22 mai 1996, P.5.
(64) La Wallonie du 20 mai 1996.
(65) Afrique des Grands-lacs, Annuaire 1996-1997, op.
Cit. , p.54
(66) Rapport sur la situation des droits de l'homme
au Zaïre, présenté par Roberto Garreton, Rapporteur
spécial, conformément à la résolution 1996/77
de la commission. Addendum : Mission dans le Kivu septentrional, p.22
of 29.
(67) Toutes ces citations sont tirées d'Afrique
des Grands-Lacs, Annuaire 1996-1997, op. cit. , p.53.
(68) Cette chronique est basée sur celle publiée
en annexe par S.Marysse et F. Reyntjens, Afrique des Grands lacs. Annuaire
1996-1997, op.cit, enrichie par diverses autres sources dont des témoignages
directs et des articles de presse.
(69) Le Soft n°469 du 22 mai 1996, p.5
(70) Le Soir de samedi 19 et dimanche 20 septembre
1998
(71) Jeune Afrique Economie, du 1er au 14 juin 1998,
p.113